Language: French
19.7.1945 (Thursday)
Divers propos de De Gaulle lors d'un dîner: réflexions historiques et sur l'actualité: Allemagne, Hitler, Japon, Syrie. Portrait du Général par Burckhardt et Barbey.
Verschiedene Äusserungen von De Gaulle während eines Empfangs: Historische Betrachtungen und Überlegungen zu Gegenwartsproblemen, Deutschland, Hitler, Japan, Syrien. Porträtierung des Generals durch Burckhardt und Barbey.
File reference: I.B.8/45.
How to cite: Copy

Printed in

Antoine Fleury et al. (ed.)

Diplomatic Documents of Switzerland, vol. 16, doc. 17

volume link

Zürich/Locarno/Genève 1997

more… |
How to cite: Copy
Cover of DDS, 16

Repository

dodis.ch/1706
Le Ministre de Suisse à Paris, C. J. Burckhardt, au Chef du Département politique, M. Petitpierre1

Strictement confidentiel

Le Général de Gaulle a eu la courtoisie de nous inviter, le 17 juillet, à dîner dans l’intimité de sa jolie résidence du Bois de Boulogne. Son accueil fut très cordial. Le Ministre Frenay et le Président de la Croix-Rouge Française2 assistaient à la soirée.

J’ai trouvé le Général plus «détendu», plus naturel que lors de notre entrevue de Londres. La lumière calme d’une belle soirée d’été entrait par les portes vitrées largement ouvertes, du salon et de la salle à manger.

Au moment de notre arrivée, le Chef du Gouvernement tint à nous montrer le cadeau que venait de lui faire le Bey deTunis: une corbeille en filigrane de très larges dimensions, couvrant une table entière et abritant à l’intérieur une carpe gigantesque, dont le corps, également en filigrane, était orné de deux faux rubis en guise d’yeux. Un mécanisme, que déclencha le Général, permit à cette carpe précieuse d’ouvrir la bouche toute grande et de chanter l’hymne national tunisien...

Cette entrée en matière ajouta à l’ambiance créée par la lumière un élément de bonhomie, tempérée, toutefois, par une dignité vigilante.

A table, le Général mentionna la destruction de l’Autriche-Hongrie – «ce grand catalyseur» – comme une faute très grave. Je citai le mot de Metternich, établissant que la confédération Austro-Hongroise s’était formée en vertu d’une opposition séculaire contre la Turquie d’Europe et prévoyant que la disparition de cette Turquie, son remplacement par les turbulentes nations balkaniques, précéderait la dissolution fatale de la double monarchie. Le Général, avec une pointe d’ironie, demanda: «La Confédération helvétique, en vertu de quelle opposition se forma-t-elle et put-elle subsister?» Je répondis qu’elle se forma au Moyen-Age contre l’Empire des Habsbourg de Vienne et que cette origine, toujours, la rapprocha de la France. Comme le Général, insistant, s’enquérait: «Et maintenant?» – «Peut-être», dis-je, «contre les forces de destruction qui tendent à faire disparaître l’Europe, contre les dissensions» – «Et aussi», enchaîna Charles de Gaulle, «pour un principe de charité!»

Puis il passa à une courte énumération des services rendus par notre pays aux prisonniers et aux internés civils: «C’est une contribution remarquable» dit-il, «on ne l’oubliera pas!» Il réfléchit, puis ajouta: «Oui, vous avez, en Suisse, de la charité et une certaine pondération du jugement; c’est précieux!»

Il faut ouvrir ici une brève parenthèse. Le 16 juillet, j’ai déjeuné avec le Général Juin. Il me parla, lui aussi, de notre pays qu’il connaît et qu’il aime; il cita entre autres les anecdotes du Brigadier d’Erlach à la cour de Louis XIV. Puis il me dit: «Vous avez de très grands principes à défendre. On exerce sur vous une forte pression, je le sais. Résistez: Un principe, une fois entamé, ne se régénère pas. Un des plus nobles principes est votre droit d’asile... Pas d’accommodations.... Ce principe fait partie de votre dignité nationale!»

Le Général de Gaulle n’alla pas aussi loin dans ses appréciations; mais sa pensée sembla prendre un même cours que celle du Chef d’Etat-Major de la Défense Nationale.

Après dîner, nous nous rendîmes au jardin pour y prendre le café. Le Général, qui s’était installé à côté de moi, me parla de la campagne de Russie en 1941-42. «Malgré l’hiver précoce et les pertes terribles qu’elle subit en hommes et en matériel, l’armée allemande sut reprendre l’offensive au printemps et elle s’enfonça jusqu’au Caucase; cela restera un fait d’armes unique. Les Allemands sont un grand peuple. L’homme qui se trouva à la tête de ce peuple ne manqua pas de grandeur lui-même. Je ne crois pas en sa cruauté foncière. Il était plutôt inhumain; il avait une étrange puissance de mépris. Tout entier à ses visions, à ses manies, il suivait de grands desseins. Mais il a sacrifié la Luftwaffe aux armes nouvelles, et le temps lui a manqué. L’avenir se nourrira encore de ses idées.

«Je donne encore deux à trois ans à la propagande que l’on tire aujourd’hui des sévices de la Gestapo, des camps de concentration, etc. Mais tout cela sera oublié, parce que largement dépassé par des faits analogues, plus terribles encore. Les camps d’Allemagne ne sont qu’un commencement… Ensuite, cette figure, ces idées reviendront, s’imposeront à nouveau; le snobisme, la mode s’en mêleront, vous verrez!» Et, à ma question: «Le monde à venir laissera-t-il une place aux snobs?», le Général répondit: «Et comment! Ils sont immortels, sous tous les régimes!»

Puis, changeant de sujet, il dit: «La crise belge qui vient de s’ouvrir est grave, parce qu’à présent une force mondiale, dirigée, amplifie et envenime les difficultés». Puis il ajouta: «Mais là aussi, il y aura des limites données par les faits. La faiblesse de l’extrême gauche réside dans son outrecuidance en même temps que dans sa monotonie et surtout dans son origine étrangère, les liens qui l’attachent à un impérialisme. Déjà la réaction se dessine. Etonnant, la manière ouverte dont la presse américaine parle de la prochaine guerre, la guerre contre la Russie. C’est l’affaire japonaise, cependant, qui, pour le moment, commande les décisions de l’Amérique. Erreur redoutable que de vouloir détruire le Japon, comme on a détruit, ou essayé de détruire, l’Allemagne, – je dis: essayé, car l’Allemagne n’est pas morte, puisqu’elle s’est remise au travail avec un élan dont nous devrions nous inspirer. Mais l’anéantissement du Japon me paraît déplorable encore pour des raisons humaines: derrière la façade, cette adaptation aux techniques modernes, aux méthodes européennes et américaines, il y a, chez les Japonais, une culture véritable, ancienne, solide et une valeur, entr’autres, que je place au-dessus de toutes les autres: le sentiment de l’honneur sans compromis!

«Ce n’est pas non plus», poursuivit le Général «dans l’intérêt des Russes de voir sombrer le Japon. La Russie hésite actuellement; elle cherche des points d’appui; vous verrez, vos affaires, elles aussi, vont s’arranger. «Ils se félicitent de tous les contacts officieux qu’ils ont eus avec des Suisses au cours de ces derniers temps; et ces contacts, ils les recherchent maintenant.

«L’Europe peut réagir, mais la bourgeoisie, hélas, est trop bête pour se laisser sauver; elle essaie de mordre la main secourable qu’on lui tend; elle se complaît en ses vieilles habitudes, elle exige des dirigeants une identification à l’image qu’elle se fait d’elle-même. Et c’est ainsi, justement, que, dans d’autres pays, elle est allée à sa perte.»

Le Général s’étant approché du groupe des dames, je m’entretins avec M. Palewski, qui, sans y être invité, se lança dans le sujet de la Pologne en m’assurant que cette tragédie lui fendait le cœur, qu’il était obligé de se taire pour des raisons d’Etat, mais que de toutes les injustices, cet abandon forcé de la vraie Pologne était la plus douloureuse.

Au cours de cette conversation, je saisis l’occasion d’interroger le Directeur du Cabinet du Général sur la Syrie et la reconnaissance de cet Etat par la Confédération3. Palewski eut la réaction à laquelle l’on pouvait s’attendre: il dit que le moment serait mal choisi, qu’il fallait que les choses se tassent, que l’on devait gagner du temps. Engagé sur ce terrain délicat, il eut un propos d’une vivacité surprenante à l’égard de M. Churchill qu’il définit: «un passionné de la manœuvre sournoise».

En fin de soirée, M. de Gaulle, rentré au salon avec moi, reprit le thème «Europe». «La Royauté française», dit-il, «ne pouvait faire l’Europe; la Royauté était limitée dans son horizon, concentrée sur une tâche prudente, patiente, défensive, éminemment française; pour faire l’Europe, il faut des empereurs comme Charlemagne et Napoléon. «L’Allemagne du sud», dit-il, «le Vorarlberg, le Tyrol, nous ont bien accueillis. Tout ce qui se trouve en deçà du Limes nous est accessible. Nous avons le lien chrétien, celui de la latinité. Il y a aussi de vieilles traditions d’alliance. Seulement, voilà, il y a la jeunesse, ceux qui avaient dix ans en 33, ceux qui avaient 5 ans … Et là, les traditions, les souvenirs, tout lien organique avec le passé sont coupés. Il existe de la haine chez les jeunes. Ils sont préparés à bien autre chose qu’à une Europe périmée… Voilà le problème de l’avenir! Il y a eu une césure, une solution de continuité».

Chez cet homme, le monologue, comme chez d’autres chefs que j’ai vus, ailleurs, paraît correspondre à un tempérament toujours aux aguets, ombrageux. Le dialogue, la conversation, en effet, l’irrite facilement. Il néglige avec une sorte de dédain, tout ce qui paraît brillant. Palewski, qui est un grand causeur, n’ouvre pas la bouche en présence de son chef: et, s’il est obligé de parler, il émet des jugements précis, établit des faits.

L’ambiance du Général semble faite d’un concours d’éléments divers: une certaine gaucherie, de l’impatience, un sens critique fort agile, un sens critique pour ainsi dire préventif. Le Général perce à jour tout ce qui ressemble de loin à une «captatio», les compliments les mieux camouflés. Une méfiance aiguë commande toutes ses réactions. Il attend son interlocuteur au tournant, attaque par surprise. Une oreille très fine se tend, sans cesse, pour recueillir la trahison imperceptible qui rôde autour des propos des hommes. Le Général demande des précisions, il démasque l’imprécis, l’à peu près, la fausse citation, la date inexacte, la contradiction dans la suite des sentiments exprimés, la manœuvre qui tendrait à deviner ou à prévenir les propres sentiments du Général et à s’y associer. Il y a, dans sa manière d’être, quelque chose de nécessité qui est une marque de caractère, de la méthode réfléchie. Cela, joint à un certain inconfort de l’accueil et de la réaction qui le sert en un sens; un refus de laisser aller, de l’imprévisible dans les gestes, dans les conclusions. Il exerce une sorte de censure délicate, mais ferme: un convive, entraîné par sa propre parole, vient-il à en interrompre un autre, que le Général rendra la parole au premier. Personne, en le quittant, qui pourrait dire: je l’ai eu, nous nous sommes entendus. Chacun, au contraire, «ruminera» les épisodes d’une heure passée en sa présence. Une crainte légère ne quittera pas ses familiers, qui de jour en jour rechercheront l’occasion de rentrer en grâce lorsqu’ils se sentiront jugés. Cette crainte se lit sur les visages de ceux qui l’entourent; les membres de sa famille, notamment, paraissent angoissés, attentifs à chaque geste, pris de panique en face de la désinvolture d’un nouveau venu.

L’étude du commandement, constamment reprise, et la méditation pèsent comme une hypothèque sur l’esprit de cet homme. Il ne paraît libre qu’aux instants où il ressent une tristesse subite, un étonnement à l’égard de sa propre solitude, de ce qu’il considère comme sa vocation intime, avec tout ce que cela comporte de tragique, tout ce cortège d’analogies historiques, cette étrange communion des êtres auxquels, secrètement, il s’associe et qui, dans les cas les plus frappants, sont ses adversaires mêmes. Famille étrange, échelonnée à travers l’histoire, postée aux points les plus exposés, mêlée aux actes désespérés; mais touchés, les uns et les autres, par cet élément que, farouchement, il revendique comme son bien: la grandeur.

Tel est ce géant svelte, aux yeux trop rapprochés, scrutateurs, tournés vers des visions intérieures, toujours en éveil, privés de regard véritable, de lumière, de bonheur; ces yeux tapis à l’ombre d’un grand nez busqué, comme par une expérience éminemment française, nez racé, important, fier et méprisant sous ce front bas, étroit, obstiné et ridé. La bouche inachevée, au-dessus d’un menton défaillant, à laquelle fut refusée l’expression de la plénitude et de la joie, bouche amère, qui, parcimonieusement, laisse tomber des paroles contrôlées et nettes, ou bien profère des mots cinglants et rageurs, lorsqu’agit incorruptiblement la mémoire, mémoire terrible qui retient tout, qui s’échafaude sur des abîmes d’humiliation, au moyen de triomphes sans fin et parfois de vengeances.

Les limites de cet être ardent et honnête: l’honneur, toujours et partout, – le sien et celui de cette chose à laquelle il s’identifie et qu’il appelle: la France. Sa devise: «Oser sans espérer». Catholique du nord, formé par les Jésuites, exalté par la sobre emphase de Bossuet, séparé de sa propre humanité, de sa propre charité, – car il est capable du respect humain – par un élément stoïcien de désespoir et un courage que ne nourrissent point les forces du cœur.

A ce premier portrait que j’ai brossé d’après une impression directe, il peut être intéressant d’ajouter quelques touches dont la fidélité semble garantie par la valeur d’un témoignage très proche, aux yeux de M. Barbey qui me remet les lignes suivantes:

«Pour le Général, le souci de travailler, et de travailler seul, tient, dans l’emploi de son temps, une place toujours plus obsédante.

«Qu’entend-il par travailler? D’abord, lire; connaître les hommes et les choses d’aujourd’hui, comme celles d’hier, par le livre ou les textes.

«Ensuite, écrire, de sa main, tout ce qu’il considère comme essentiel, tout ce qui doit porter le signe de sa personne et de son action, tout ce qui est, en fait, la part essentielle de son action.

«Il s’enferme et consacre de longues heures à écrire ses discours. Il cherche la forme idéale; et la pensée, si elle ne naît pas de cette seule recherche de forme, s’en trouve au moins sollicitée, entraînée d’une manière souvent magnifique. L’écriture penchée, très fine, très impressionnable, porte la marque de cette recherche fiévreuse, de ces «affres du style». Une ponctuation serrée, rigoureuse, impose sa discipline à la première ébauche des phrases et leur donne un air achevé qui anticipe sur le choix des mots, peut-être sur la précision de la pensée.

«Lire, écrire, voilà ce qui est, pour le Général, le nerf du travail et sa noblesse; voilà l’héritage imprévu de cette vie militaire où le temps de l’étude, presque toujours, l’emporta sur le temps de l’action. Lire, écrire: voilà le plaisir sévère et la consigne qui lui permettent d’échapper aux êtres, au monde; de se retrouver soi-même et de se défendre.

«Un problème à résoudre ne se présente à lui sous son aspect véritable, n’existe réellement à ses yeux que s’il a pu, quelques jours durant, le posséder, l’attaquer dans le mouvement de son travail solitaire. Le rapport d’un collaborateur, si complet, si exact fut-il, lui inspire confiance quelque fois, mais ne lui donne pas ce sentiment de dominer le sujet qu’il doit à ses études patientes et solitaires. Le problème du ravitaillement est aigu: Depuis trois semaines, il l’a, dit-il, «pris en mains». M. Pineau est à l’œuvre, consulte, voyage ou négocie. Bon gré mal gré, le Général ne lui accorde qu’une confiance provisoire et limitée jusqu’à ce qu’il ait mené à bien sa propre étude, et conclu.

«Il faut, je crois, pour s’expliquer les actes du Général dans ce qu’ils ont pu, dans ce qu’ils pourront avoir encore de ferme ou de flottant, de concret ou, plus souvent, d’abstrait, il faut remonter sans cesse à la nature de ce travail solitaire et le considérer, tout ensemble, comme une source et comme un refuge. Il faut enfin mesurer à son importance le rôle de ceux qui l’entourent, non pas dans le mode usuel où un homme d’action, un homme d’état cause avec ses collaborateurs et se laisse influencer par eux, mais dans la mesure où ceux-ci, gardiens jaloux – c’est le Général qui le veut ainsi – de la solitude du maître, le laissent seul en face des écrits, livres ou journaux, qu’ils ont choisis pour lui, qu’ils ont glissés sur sa table; dans la mesure où ils en écartent d’autres écrits.

«A neuf heures, la journée s’achève, et le Chef du Gouvernement provisoire regagne son foyer, dont le climat demeure assez mystérieux à ses plus proches collaborateurs et dont on suppose qu’il est avant tout un autre temple du travail et de la méditation.

«Le moment viendra de juger si les travaux actuels du Général de Gaulle sont bien la projection, sur ce qu’il croit être le plan de l’action contemporaine, d’une longue méditation studieuse – coupée sans doute de quelques moments dramatiques comme ceux de la libération de Paris – ou si ces travaux ne font que prolonger cette méditation, par une frange, immense, de rêve.»

1
Rapport politique: E 2800/1990/106/16. Petitpierre a lu ce rapport le 23 juillet.
2
Il s’agit du Professeur J. Besançon, cf. sa lettre du 8 juin 1945 à C. J. Burckhardt et la réponse de celui-ci du 12 juin, E 2200Paris/34/5.
3
A ce sujet, cf. les notices de W. Stucki des 7 et 15 août 1945, E 2801/1967/77/3-4.Des entretiens ont eu lieu dès mai 1945 à Londres, Paris et Berne. Sur proposition du DPF, le Conseil fédéral décide le 10 septembre 1945 de poursuivre des pourparlers en vue de la reconnaissance de l’Etat de Syrie et de la République du Liban, cf. PVCF No 2224, dodis.ch/1290 et E 1004.1 1/461.Par un échange de lettres à Paris le 3 décembre 1945, la Suisse a reconnu les deux Etats, cf. E 2001 (D) 3/67 et E 2200 Paris 37/ B/2. Sur le statut de la représentation diplomatique suisse au Liban, en Syrie et en Irak, cf. le PVCF No 2102 du 18 août 1946, E 1004.1 1/472 et E 2200 Paris 36/ B/1.