Language: French
7.3.1943 (Sunday)
Le Ministre de Suisse à Bucarest, R. de Weck, au Chef du Département politique, M. Pilet-Golaz
Political report (RP)
Les journaux allemands paraissant en Roumanie cherchent à attiser la haine antisémite dans la population et à rendre les Juifs responsables des défaites de l’armée roumaine. Aveux au Ministre de Weck du Président du Conseil intérimaire, M. Antonesco, sur la faillite de la politique de ralliement au IIIe Reich.

Classement thématique série 1848–1945:
7. ATTITUDE DE LA SUISSE À L’ÉGARD DES JUIFS
7.2. ATTITUDE DE LA SUISSE FACE AUX PERSÉCUTIONS ANTISÉMITES
7.2.2. ROUMANIE
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Printed in

Antoine Fleury et a. (ed.)

Diplomatic Documents of Switzerland, vol. 14, doc. 319

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Bern 1997

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Cover of DDS, 14

Repository

dodis.ch/47505
Le Ministre de Suisse à Bucarest, R. de Week, au Chef du Département politique, M. Pilet-Golaz1

Très confidentiel

Le journal «PoruncaVremii» («Laconsigne du temps»), organe antisémite fondé par feu Octavian Goga et qui puise désormais ses inspirations chez la veuve de ce poète, veuve «abusive» s’il en fut, a publié récemment une interview du «Conducator»2. L’article, dû à M. Bratesco-Yoine^ti, a fait le tour de la presse roumaine. Il avait pour objet de démentir les bruits alarmistes que l’on continue à répandre sur la santé du maréchal et, d’autre part, de recueillir les déclarations de ce dernier, qui peuvent se résumer en trois points: confiance inébranlée dans la victoire de l’Axe, fidélité à l’Allemagne, guerre sans merci au judaïsme et à la maçonnerie. Tout cela ne présente guère d’intérêt: Antonesco répète aujourd’hui les «slogans» hitlériens comme il adoptait autrefois ceux de Titulesco en politique et de Gamelin en stratégie.

Ce qui mérite d’être relevé, c’est le parti que la presse allemande cherche à tirer des propos du «Conducator» pour attiser les passions antisémistes. L’article ci-joint3, paru dans le «BukaresterTageblatt» du 7 mars, sous la signature de son rédacteur en chef, Hans Müller, est, à cet égard, très instructif.

D’autre part, des équipes germano-légionnaires recommencent à distribuer ou à coller sur les glaces des boutiques et des tramways des tracts et des papillons tendant à rendre les Juifs responsables des défaites subies par les armées roumaines, ainsi que des ruines et des deuils qui en résultent.

M. Mihai Antonesco m’avait demandé, mardi dernier, de venir le voir pour un «tour d’horizon». Dans l’après-midi du samedi 6 mars, j’ai passé une heure avec lui.

Une fois de plus, il a commencé son monologue par un examen rétrospectif de toute son activité politique.

Sur le plan intérieur, je retiens de cette longue confidence que mon interlocuteur, ayant constaté l’échec des tentatives de «parti unique» auxquelles s’était livré le roi Carol, s’est toujours refusé à les reprendre, en dépit des sollicitations dont il fut l’objet de la part des Allemands et de certains Roumains. Parmi ces derniers, il cite le vieil antisémite de Iassy Couza, Mme Goga, MM. Gigurtu, Giuresco, Vaïda-Voevod. En septembre 1940, l’actuel président intérimaire, qui n’était alors qu’un ministre sans portefeuille et presque un débutant dans la vie politique, n’a pas recherché, mais subi l’alliance des légionnaires, acceptée par le «Conducator». Il reconnaît que, depuis la révolte de Horia Sima et sa répression (janvier 1941), le régime de la Roumanie est une dictature née des circonstances, apanage exclusif des deux Antonesco. Elle n’a pas, il l’avoue, de racines dans le pays et l’on ne peut pas songer pour l’instant à lui en donner. Toutes les réformes de structure (dans le sens de l’Etat corporatif) auxquelles il avait pensé doivent être ajournées jusqu’à la fin de la guerre.

M. Mihai Antonesco se déclare monarchiste convaincu. Il s’est exprimé en sujet loyal sur le compte de son souverain. Tout en accueillant avec satisfaction les compliments que je lui adressais sur le rôle de conciliateur qu’il a joué dans le récent conflit entre la Cour et le gouvernement, il m’a laissé entendre que le litige n’était pas encore entièrement aplani.

Sur le plan de la politique étrangère, un aveu transparaît à travers les détours et les précautions oratoires derrière lesquelles s’abrite le premier ministre: le principe du ralliement total au IIIe Reich a fait faillite. L’exposé devient alors un plaidoyer. Le président intérimaire se défend contre les reproches de ses adversaires et de sa propre conscience. Son argumentation peut se résumer ainsi: «J’ai cru, de bonne foi, que le salut du pays était dans l’alliance allemande. Quand je me suis aperçu que cette croyance pouvait être déçue j’ai fait de mon mieux pour défendre et restaurer la liberté d’action de mon pays. Je n’y ai réussi que partiellement et je n’ignore pas que je devrai payer un jour pour tous mes actes, pour les succès comme pour les échecs. Si je reste à mon poste, qui n’est guère enviable, c’est parce que je crois pouvoir rendre encore des services à mon pays».

Quant aux vues de M. Mihai Antonesco sur la situation générale du moment, voici quelques-uns de ses propos:

«Les Allemands font un gros effort pour opposer une digue au torrent des armées soviétiques. Si leurs adversaires anglo-saxons s’y prêtaient, ils accepteraient de restaurer l’Occident pour avoir les mains libres dans l’Est.»*

Comme je lui faisais observer que, par la bouche de leurs hommes d’Etat (y compris celle du maréchal), les deux camps proclamaient toujours leur foi en une victoire complète, il eut un geste et une mimique dont le sens me parut être: «Ce que l’on dit n’exprime pas toujours ce que l’on est disposé à faire.»

- Les Italiens, poursuivit-il, retirent leurs troupes du front russe.

- C’est un service qu’ils vous rendent, un précédent que vous pourrez invoquer...

- Sans doute.

Le président me confia ensuite en grand secret qu’il comptait se rendre à Rome le mois prochain. Le gouvernement italien lui aurait fait savoir que, pour harmoniser les résolutions des deux pays, touchant la conduite de la guerre, particulièrement sur le front de l’Est, un contrat personnel serait désirable.

M. Mihai Antonesco attribue le changement d’équipe opéré par le «Duce»4 à une manœuvre allemande, tendant à éloigner du pouvoir certains hommes jugés peu sûrs: pour n’avoir pas l’air de céder à des pressions extérieures en sacrifiant quelques-uns seulement de ses ministres, Mussolini aurait procédé à une relève totale. Cependant, il serait aujourd’hui moins bien armé que le «Führer» pour résister à la vague pacifiste qui déferle sur l’Italie.

Au sujet de la Roumanie, le président intérimaire use des mêmes formules que le mois dernier: «La plus grande vigilance s’impose. Il faut suivre de près le développement de la situation, politique et militaire. Toute action doit être désormais le résultat d’un «dosage» minutieux.»

M. Mihai Antonesco m’a demandé de P«aider à y voir clair», de lui communiquer les informations dont je pourrais disposer5. Il semble m’attribuer un pouvoir que je suis bien loin de posséder, puisqu’il est allé jusqu’à me dire: «Il faudrait faire comprendre à Londres et à Washington que des bombardements aériens de notre territoire risqueraient d’altérer dans notre peuple des sentiments que vous connaissez»6. Se référant à certains propos de Suphi Tanriör7 (voir mon rapport No 15)8, il m’a parlé encore de l’avantage qu’il y aurait, pour les Anglo-Saxons, à empêcher les Russes de mettre la main sur les bouches du Danube et les pétroles de la Prahova. En sortant de chez lui, j’ai rencontré MM. Dinu et Georges Bratiano (l’oncle et le neveu), qui s’apprêtaient à y entrer.

Sept soldats roumains, paysans originaires du même village, avaient été faits prisonniers par les Russes, qui ne se contentèrent pas de les relâcher, mais les aidèrent à regagner leurs lignes. Rentrés chez eux, ils ne tarissaient pas d’éloges sur les bons soins dont l’ennemi les avait entourés. Leur reconnaissance leur inspira tant de zèle oratoire que tous les sept sont aujourd’hui dans un camp de concentration.

Je tiens cette anecdote d’un propriétaire dont le domaine se trouve dans la commune où les faits se sont passés.

1
E 2300 Bukarest/11.
2
I. Antonesco.
3
Non reproduit. * Quelques jours auparavant, le même homme me disait: «Si Londres et Washington s’obstinent à exiger une capitulation sans conditions, Hitler pourrait fort bien rechercher une entente avec Staline.»
4
Le 6 février, Mussolini a remplacé la majorité des membres de son gouvernement. Il a notamment retiré à G. Ciano le Ministère des Affaires étrangères pour en assumer lui-même la direction.
5
Pilet-Golaz a placé dans la marge un point d’interrogation et un point d’exclamation.
6
Annotation dans la marge de Pilet-Golaz: ah! ah! nous y voilà.
7
Ambassadeur de Turquie à Bucarest.
8
Non reproduit.