Language: French
19.10.1941 (Sunday)
Le Ministre de Suisse à Bucarest, R. de Weck, au Chef du Département politique, M. Pilet-Golaz
Political report (RP)
Propos d’un officier supérieur de l’Axe démontrant les capacités de l’Armée rouge à tenir tête à l’Axe. Sentiments anti-allemands en Italie. Effondrement certain de l’Axe. Positions de la Hongrie, de la Roumanie et de la Turquie.

Classement thématique série 1848–1945:
2. RELATIONS BILATÈRALES
2.19 ROUMANIE
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Printed in

Antoine Fleury et a. (ed.)

Diplomatic Documents of Switzerland, vol. 14, doc. 118

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Bern 1997

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Cover of DDS, 14

Repository

dodis.ch/47304
Le Ministre de Suisse à Bucarest, R. de Week, au Chef du Département politique, M. Pilet-Golaz1

Confidentiel

A diverses reprises, je vous ai rapporté les propos d’un officier supérieur appartenant à une armée de l’Axe2 et particulièrement bien renseigné sur la Russie, où il a séjourné longtemps. Ce militaire va quitter prochainement Bucarest, pour prendre un commandement dans son pays, où il vient de passer quelques semaines.

Avant son départ, il a fait à un de mes collaborateurs de nouvelles confidences du plus vif intérêt. Je vais essayer d’en résumer la substance, mais, auparavant, je voudrais appeler votre attention sur le fait que cet informateur, dont la sincérité et la bonne foi ne semblent pas pouvoir être mises en doute, professe, à l’égard du régime auquel son peuple est soumis, une aversion profonde. Ses jugements s’en ressentent, surtout quand ils ne s’appliquent pas à des faits patents, mais à des perspectives ouvertes sur l’avenir. Cette précaution prise quant à la valeur objective du témoignage, en voici la teneur:

Situation militaire en Russie.

Les Allemands ont jeté dans la bataille de Moscou leurs meilleures troupes et leur meilleur matériel. Les deux ailes de leur dispositif s’en trouvent affaiblies. La pression sur Leningrad semble se relâcher. D’autre part, Boudienny aura peut-être le temps de regrouper ses forces et d’organiser une nouvelle ligne de résistance. Une avance décisive en direction du Caucase paraît improbable pour cette année, car le siège de la capitale, rendu plus difficile par l’arrivée de l’hiver, imposera aux assaillants des sacrifices considérables. Pendant ce temps, de nouvelles masses russes pourront se concentrer derrière la Volga.

La puissance réunie des armées du général Wavell et de celles que l’URSS possède entre le Caucase et l’Iran ne permet guère aux Allemands d’envisager des opérations prochaines dans le Proche et le Moyen Orient. Au printemps, l’armée Wavell aura été considérablement renforcée. Quant aux Russes, ils pourront mettre en ligne, à la même époque, de nouvelles troupes, comptant de quatre à cinq millions d’hommes, dont le matériel sera moins abondant, mais de meilleure qualité3 que celui des forces qui combattent aujourd’hui. Anglais et Américains envoient à l’URSS non seulement des armes et de l’outillage, mais aussi des ingénieurs, qui s’efforcent de rationaliser et de synchroniser la production russe pour doter toutes les armées alliées d’instruments semblables. En matière d’aviation, l’aide américaine, au printemps, sera très substantielle.

Front d’Afrique.

Si, comme on peut le croire, les Anglais ne sont pas contraints de s’engager aux côtés des Russes dans la région caucasienne, il faut s’attendre à une offensive britannique contre la Libye. Elle prendrait la forme d’une attaque partant d’Egypte, combinée avec des débarquements à Benghazi et à Tripoli. L’armée italienne ne pourrait pas résister plus d’un mois, car la métropole n’est pas en mesure d’envoyer des renforts, sa marine de guerre et sa flotte de commerce ayant subi des pertes irréparables. Et que se passerait-il dans l’Afrique du Nord française le jour où des troupes britanniques et gaullistes arriveraient aux confins de la Tunisie? Italie.

Dans la péninsule, le moral est très bas. On attaque ouvertement le régime. Contre l’Allemagne, une marée de haine s’enfle de jour en jour. Les principaux foyers d’opposition au fascisme sont Milan, Turin et la Sicile. Le «Duce» devait faire une tournée dans le nord du pays: sa police l’en dissuada. Quels que soient les sentiments réels de la population, personne encore n’ose déployer l’étendard de la révolte.

Une victoire britannique en Libye, des bombardements violents et répétés contre certaines villes pourraient suffire à donner le signal d’une révolution dont les troupes existent, mais ne possèdent pour l’instant ni chefs ni organisation. Si la volonté du peuple se manifestait avec force, il ne serait pas impossible que la famille royale s’en fasse l’interprète. Une grande partie de l’armée suivrait. La rébellion serait nationale, antifasciste, mais non communiste.

Si elle l’emportait, des troubles pourraient se produire en Allemagne, où ils seraient le prélude d’une guerre civile peut-être longue.

Dans les pays occupés.

Dans tous les pays qui souffrent sous le joug allemand, l’Angleterre a des alliés. Elle s’en servira. La lutte à laquelle il faut s’attendre en Afrique du Nord sera suivie de débarquements en Grèce et, plus tard, dans d’autres pays. Partout où des guérillas combattent l’envahisseur, comme, par exemple, en Yougoslavie, des parachutistes britanniques leur apporteront armes et munitions. Les Allemands seront obligés d’envoyer des troupes, tantôt ici tantôt là, pour réprimer des soulèvements. La marine anglaise multipliera dans les parages les plus divers des coups de main comme ceux qu’elle a déjà exécutés en Norvège.

Hongrie et Roumanie.

Notre informateur paraît croire, comme beaucoup de Roumains, que les Hongrois jouent sur les deux tableaux. Ils n’attendent, dit-il, que le moment où des troubles intérieurs éclateront en Allemagne, pour se jeter sur la Roumanie. Les Allemands seront alors trop occupés un peu partout pour venir en aide à leurs alliés latins, que, d’ailleurs, ils méprisent. La situation du royaume danubien est, dès aujourd’hui, désespérée. Même si l’occupation d’Odessa devait mettre fin aux pertes que lui ont coûté quatre mois de campagne, son armée, anémiée et privée de matériel, dispersée sur toute l’étendue de la «Transnistrie»4, ne pourrait pas résister victorieusement à des troupes fraîches et bien équipées. Il n’est pas du tout impossible que les Magyars achèvent de reprendre la Transylvanie, franchissent les Carpates et descendent jusqu’à Bucarest pour y imposer la paix. Turquie.

Le 16 octobre, le maréchal Antonesco a reçu la visite de deux généraux turcs. L’un dirige l’école de guerre d’Ankara, l’autre passe pour un des meilleurs critiques militaires de son pays. Tous deux se rendent sur le front russe, accompagnés par un attaché militaire allemand. Leur voyage aurait été organisé par M. Clodius, lequel, mécontent de n’avoir pas obtenu des Turcs tout ce qu’il leur demandait, voudrait du moins les convaincre, en vue de conversations futures, que l’armée du Reich est invincible. «Je ne sais s’il y parviendra, déclare notre informateur. J’ai l’impression que la Turquie penche vers les Anglo-Saxons, qui continuent à lui envoyer de l’armement.» Conclusions.

Quelles que soient les prochaines péripéties du drame qui se joue sur le «théâtre des opérations», une chose paraît certaine: l’effondrement de l’Axe. Il sera la conséquence de mouvements intérieurs surtout. Si la révolution triomphe en Allemagne comme en Italie, la fin de la guerre pourrait être assez proche. Si les gouvernements de ces deux pays parviennent à la dompter, il faut compter sur une nouvelle année de combats.

Je ne crois pas utile de commenter les opinions ni surtout les prophéties consignées ci-dessus. L’avenir seul en fixera l’exacte valeur. Ce qui m’a décidé à vous les soumettre, c’est la personnalité de l’auteur. Son franc-parler lui a déjà valu une demi-disgrâce. Je ne souhaite pas qu’elle lui coûte plus cher encore. Il convient donc d’éviter que des tiers ne puissent identifier cet imprudent5.

1
E 2300 Bukarest/9.
2
Il s’agit vraisemblablement du colonel Corrado Valfrè di Bonzo, Attaché militaire italien à Moscou de mai 1939 à juin 1940, puis Attaché militaire à Bucarest, de juin 1940 à juin 1942. Entre 1934 et 1937, il avait été Vice-Consul d’Italie à Genève.
3
Passage souligné et point d’interrogation en marge, de la main de Pilet-Golaz.
4
Cf. No 254, note 2.
5
Après réception de ce rapport, Pilet-Golaz écrit à de Week en date du 29 octobre: Votre rap- port politique No 75, du 19 octobre 1941, a retenu toute mon attention, en tenant largement compte de la psychologie de votre informateur, selon vos propres conseils. Inutile de vous assurer que j’ai pris les mesures utiles pour éviter, dans la mesure du possible, qu’une indiscrétion ne puisse être commise ici. Je comprends et j’approuve trop les précautions pour ne pas tenir la main à ce qu’elles soient observées. Je suis même très heureux de votre observation à cet égard. La plupart de vos rapports, en effet, contiennent surtout des anecdotes à caractère souvent personnel, fort piquantes certes, mais qui pourraient susciter des ennuis à ceux qui vous font des confidences ou qui en sont l’objet, si elles venaient à être connues. Or, dans l’état actuel de l’Europe, des transports, de l’opinion publique et du bavardage général, ce n’est pas exclu. Une double prudence s’impose donc. Peut-être, pour quelques personnalités, serait-il bon que vous m’adressiez une fois une liste portant des désignations convenues. Je songe à vous et à nous comme à elles-mêmes. Pour les rapports généraux, c’est superflu, naturellement. Qu’en pensez-vous?