Language: French
17.9.1941 (Wednesday)
Le Ministre de Suisse à Ankara, E. Lardy, au Chef du Département politique, M. Pilet-Golaz
Political report (RP)
Entretien avec Saracoglou. Le Ministre turc des Affaires étrangères surpris par l’opération anglo-russe en Iran. Perception turque de l’avance allemande en Russie. Désir d’une paix négociée et crainte d’une victoire anglo-soviétique qui impliquerait la bolchevisation de l’Europe.

Classement thématique série 1848–1945:
2. RELATIONS BILATÈRALES
2.22. TRURQUIE
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Printed in

Antoine Fleury et a. (ed.)

Diplomatic Documents of Switzerland, vol. 14, doc. 104

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Bern 1997

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Cover of DDS, 14

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dodis.ch/47290
Le Ministre de Suisse à Ankara, E. Lardy, au Chef du Département politique, M. Pilet-Golaz1

Mon télégramme 241, du 30 août2, vous a déjà fait part de l’entretien que j’eus alors avec le Ministre des Affaires étrangères, Saracoglu, au cours duquel il fut très net pour manifester sa surprise de l’opération anglo-russe en Iran, que l’Ambassadeur britannique avait niée jusqu’au dernier moment. Je vous ai télégraphié également l’impression du Ministre que, d’entente avec les Etats-Unis, il s’était agi, en même temps que d’un appui moral à apporter aux Soviets, d’une route d’aviation à ouvrir et aussi, bien entendu, du contrôle des pétroles. M. Saracoglu fut très positif sur le peu d’importance de la voie de chemin de fer en raison de l’état lamentable du matériel roulant, dont le complètement, avec la crise du fret, lui semblait une entreprise presque insurmontable.

Je tiens à compléter rapidement (le courrier Dessonnaz part dans une heure) ce qui précède par l’opinion que M. Menemencioglu, Secrétaire général du Ministère, vient de me donner de la situation. Il me rappela qu’en juin dernier, comme je vous l’avais télégraphié, il m’avait assuré déjà que la campagne russe durerait quatre mois et se poursuivrait au-delà de Moscou. L’Etat-Major turc était donc mieux fixé sur la force de résistance russe que les Allemands euxmêmes qui, précisa-t-il, avaient commis la triple erreur de sous-estimer le soldat, le matériel et le commandement de l’adversaire. Pour toute autre armée que l’armée allemande, c’eût été la défaite. L’armée allemande, elle, arriverait, pensait-il, à ses fins, sinon complètement cet automne, alors par un effort énorme de préparations supplémentaires, au printemps. Relativement à la situation stratégique présente, il voyait l’action russe, au centre, comme une simple offensive de dégagement et l’Etat-Major turc estimait que, si des avances se réalisaient aux ailes (sud et nord), le centre suivrait. Les pertes, sans doute, étaient énormes également du côté allemand, surtout comme consommations de matériel et d’essence, et se feraient lourdement sentir. Ces pertes se justifiaient cependant, parce que, et Menemencioglu fut très net sur ce point, les Anglo-Américains reconnaissaient eux-mêmes que la Russie constituait, pour une victoire militaire décisive, leur dernier atout. Menemencioglu ne croyait pas, pour sa part, à la probabilité d’un écroulement subit, si longtemps escompté, de l’organisation nationale-socialiste; le système était trop vaste, trop bien au point pour dépendre d’un incident; l’arme aérienne aussi, sans action terrestre concomitante, n’aurait jamais le dernier mot. A défaut de victoire militaire, seule la famine pourrait avoir raison de cette formidable organisation; de là la nécessité, pour l’Axe, de la campagne en Russie. Cette campagne pouvait bien ne pas avoir apporté, à la suite des destructions systématiques, les soulagements immédiatement espérés, mais il était raisonnable d’admettre que, comme les Allemands l’affirmaient, ils étaient en mesure de passer l’hiver; or, dès 1942, l’Ukraine [se? rendrait; le spectre de la famine semblait donc écarté, quitte à ne donner à la population des pays occupés que le minimum nécessaire pour empêcher la révolte ouverte. Dès l’instant où l’Allemagne pouvait durer, la possibilité d’une paix négociée apparaissait dans le lointain. Menemencioglu n’hésita pas à me répéter qu’il la souhaitait, en me disant, une fois de plus, sa crainte, en cas de victoire anglo-soviétique écrasante, d’une bolchevisation de l’Europe. Peut-être, ajouta-t-il, les conversations pourraientelles s’amorcer comme suite à des entretiens américano-japonais au sujet du Pacifique. En attendant, Menemencioglu voyait, en hiver, des développements probables en Méditerranée. Il se déclara ou se prétendit sans craintes pour sa part, en dépit des rumeurs, au sujet de la frontière de Thrace. Le pacte d’amitié turco-allemand, le pacte de non-agression turco-bulgare tenaient bon. Mais comme la Suisse, termina-t-il, la Turquie neutre ne se laisserait pas prendre au dépourvu et, sur tous les fronts, en dépit aussi de l’extension du front britannique jusqu’à la Caspienne, on la trouverait toujours prête et sans compromissions.

J’ajoute que l’Ambassadeur de Grèce, dans un entretien récent, m’a dit lui aussi qu’il ne pensait pas que la Turquie, cet automne, eût des surprises ou des pressions à craindre et qu’elle cherchait certainement à prolonger le plus possible sa situation actuelle.

Le Ministre d’Allemagne, M. Kroll, en l’absence de l’Ambassadeur, me visita il y a quelques jours à son retour d’Allemagne. Il avait, me dit-il, fait à la centrale même, à Berlin, pour son orientation personnelle, une étude détaillée des préparatifs pour l’hiver. On aurait peu de viande et peu de légumes, mais il était d’ores et déjà tout à fait certain que le pain ne manquerait pas.

1
E 2300 Ankara/1.
2
Non reproduit.