Language: French
11.3.1898 (Friday)
Le Ministre de Suisse à Paris, Ch. Lardy, au Président de la Confédération et Chef du Département politique, E. Ruffy
Political report (RP)
Entretien avec Hanotaux qui nie la menace d’une confrontation franco-anglaise en Afrique. La France approuve la proposition russe de nommer le prince Georges de Grèce Gouverneur de la Crète. Les demandes de compensations en Chine auraient été provoquées par l’attitude allemande. Hanotaux redoute une attaque américaine contre Cuba.
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Yves Collart et al. (ed.)

Diplomatic Documents of Switzerland, vol. 4, doc. 252

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Bern 1994

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dodis.ch/42662
Le Ministre de Suisse à Paris, Ch. Lardy, au Président de la Confédération et Chef du Département politique, E. Ruffy1

M. Hanotaux me dit que la presse est un fléau international; les excitations des journaux en Angleterre et en France notamment sont si graves qu’on pourrait se croire à la veille de conflits sérieux soit anglo-français, soit anglo-russes. Il n’est pas douteux que si cela continue les gouvernements peuvent être débordés alors qu’ils discutent sérieusement des affaires sérieuses. Par exemple, en ce qui concerne les affaires du Niger, on raconte en Angleterre que la France a 1000 hommes dans le Sokoto, 3 officiers à Khartoum etc., or, il est impossible qu’on sache rien en Angleterre de cela sans qu’on le sache à Paris, parce que les nouvelles doivent passer par les territoires français; or à Paris la seule chose qu’on sache est qu’il ne peut pas y avoir dans le Sokoto plus de 40 hommes et que le sous-officier de Bernis y a été tué. D’une façon générale, a ajouté M. Hanotaux, le Gouvernement français ne croit pas être atteint d’aliénation mentale; il n’y a pas un royaume du bassin du Niger qui ait plus de 7000 habitants; aucun d’eux ne vaut le cercle d’une justice de paix française; croit-on la France assez imbécile pour risquer une guerre avec l’Angleterre pour de prétendus royaumes comme ceux-là; Lord Salisbury est transigeant et la France aussi, mais vraiment la presse rend la tâche des gouvernements à Londres et à Paris de jour en jour plus difficile.

Quant aux affaires de Chine, M. Hanotaux assure n’en pas savoir beaucoup plus long que tout le monde; les Anglais ont si bruyamment célébré le succès de l’emprunt anglo-allemand et les avantages obtenus par eux de la Chine, ils ont été si peu discrets dans leur succès qu’on a été, bon gré mal gré, obligé de réclamer des compensations. Il ne faut pas s’émouvoir trop; il y a là matière à négociations.

En ce qui concerne la Crète, M. Hanotaux déclare que cela va mal; il y a deux ou trois mois il avait prié l’Italie de remettre sur le tapis la candidature de M. Droz et obtenu du Comte Münster, Ambassadeur d’Allemagne à Paris, qu’il se rendît à Berlin pour l’appuyer personnellement. L’Allemagne ayant persisté dans son attitude négative, la France a appuyé la proposition russe du Prince George de Grèce pourvu qu’elle fut acceptée par tout le monde; l’Allemagne s’y est beaucoup moins ralliée qu’elle ne cherche à le faire croire et l’Autriche la repousse absolument. La vérité est que le règlement de la question crétoise dépend de l’évacuation de la Thessalie, qui dépend de l’emprunt grec, qui dépend de la garantie de la France, de la Russie et de l’Angleterre, qui est admise en principe, mais fait encore l’objet de négociations dont le résultat devra, au moins en France, être soumis au Parlement; encore une fois cela va mal.

Un haut fonctionnaire du Ministère français des Affaires étrangères me disait ce matin au sujet des Affaires de Chine qu’au fond elles étaient nées et avaient pris de l’acuité par la faute de l’Empereur d’Allemagne dont la politique capricante rappelle trop celle de Napoléon III. Pourquoi l’Empereur Guillaume s’estil associé à la France et à la Russie, dans l’intérêt de l’intégrité de la Chine pour empêcher il y a trois ans le Japon de prendre un morceau du Céleste Empire? Comment s’expliquer que maintenant il soit venu faire le contraire en s’installant à coups de grosse caisse à Kiau-Tschéou, prenant pour l’Allemagne un morceau de cette même Chine afin d’avoir une base territoriale en vue d’extensions futures? Cet Empereur d’Allemagne n’a pas même l’excuse de Napoléon III qui était personnellement doux et tranquille et qui n’a fait de la politique de tam-tam que pour soutenir sa popularité dans un pays agité et avide de nouveautés comme la France et surtout Paris, tandis qu’en Allemagne les sauts de carpe de l’Empereur Guillaume n’augmentent guère la popularité du souverain. L’Angleterre a voulu avoir sa revanche et l’emprunt anglo-allemand a constitué cette revanche qui oblige la Russie à demander aussi des avantages spéciaux. On a ainsi posé la question chinoise qu’on avait voulu éviter de poser il y a trois ans. C’est probablement une erreur de la part de l’Europe de croire qu’elle pourra s’implanter en Chine comme l’Angleterre s’est implantée aux Indes; un moment donné, les Chinois, non pas la tourbe des mandarins, mais la foule anonyme qui, pour n’être pas militaire n’en a pas moins profondément conscience de son passé et de sa vie nationale, fera une poussée formidable contre les Européens. Aujourd’hui la Russie va négocier, peut-être les Anglo-Allemands rabattront-ils quelque chose. «Toute cette situation grave et difficile – a conclu mon interlocuteur – est due à l’abandon par l’Empereur d’Allemagne de la politique sage qui avait empêché il y a trois ans le Japon d’ouvrir la question chinoise.»

A l’Ambassade d’Allemagne à Paris, où l’on a toujours paru désirer au cours des affaires de Turquie un conflit entre l’Angleterre et la Russie, on affecte de craindre qu’à Londres on ne se refuse à une transaction permettant à l’influence russe de s’installer en Mandchourie et dans le nord de la Chine; le Comte de Münster prétend qu’en Angleterre il y a pour la première fois depuis bien longtemps un véritable parti de la guerre, qui croit que jamais l’Angleterre ne sera plus forte que maintenant et qui essaye de dominer Lord Salisbury, malade et fatigué. Le Comte Münster ajoute que la France soutient mollement la Russie en Chine attendu qu’elle n’a aucun intérêt à modifier le statu quo dans ces parages où la France est installée d’ancienne date. On sent très bien que le but des Allemands est de diviser les Anglais et les Russes pour semer la division entre Russes et Français.

[...]2

En ce qui concerne les affaires de Cuba, M. Flanotaux se défie beaucoup des Etats-Unis parce que derrière le Gouvernement américain, il y aurait des intérêts privés très puissants. Les Ambassadeurs des grandes puissances au contraire sont ici d’avis que les Etats-Unis se garderont bien de déclarer la guerre à l’Espagne, parce que la flotte espagnole est en situation de brûler plusieurs grandes villes du littoral américain et de ruiner le commerce maritime des Etats-Unis. Je n’ai pas d’opinion personnelle à cet égard.

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Rapport politique: E 2300 Paris 51.
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Considérations de politique intérieure.