Language: French
2.4.1898 (Saturday)
Le Ministre de Suisse à Paris, Ch. Lardy, au Président de la Confédération et Chef du Département politique, E. Ruffy
Political report (RP)
L’Espagne cherche à provoquer une médiation européenne dans le conflit de Cuba. La Grande-Bretagne est réticente à y participer.
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Yves Collart et al. (ed.)

Diplomatic Documents of Switzerland, vol. 4, doc. 253

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Bern 1994

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dodis.ch/42663
Le Ministre de Suisse à Paris, Ch. Lardy, au Président de la Confédération et Chef du Département politique, E. Ruffy1

La situation entre l’Espagne et les Etats-Unis s’aggrave d’heure en heure.

La Reine d’Espagne a demandé à l’Empereur d’Autriche de prendre auprès de toutes les grandes puissances européennes l’initiative d’une médiation. L’Empereur François-Joseph a fait observer que la chose n’était pas si simple qu’on se le représente à Madrid, qu’il serait nécessaire d’avoir l’unanimité des puissances européennes et que si les Etats-Unis repoussent la médiation l’Europe se serait mise dans une très fâcheuse posture vis-à-vis des Yankees puisqu’elle ne pouvait pas imposer sa médiation et les conditions de cette médiation. Cependant l’Autriche a commencé ses démarches. Les dispositions sont favorables à Pétersbourg et à Berlin, mais, si je suis bien informé, Berlin aurait demandé l’unanimité.

A Paris, le Cabinet Méline s’est aussi prononcé en faveur de la médiation parce qu’il redoute une révolution en Espagne, que la République espagnole serait plus radicale que cela ne convient au tempérament du Cabinet Méline, qu’il en résulterait un renforcement des éléments radicaux et révolutionnaires en France, que ces éléments avancés français risqueraient de sympathiser avec les éléments analogues en Espagne, Italie etc. et qu’ainsi, non seulement les relations franco-italiennes pourraient se tendre, mais surtout les relations francorusses pourraient se relâcher. Quant à l’Angleterre, Sir Edmond Monson me dit que les sympathies de l’immense majorité des Anglais sont avec les Etats-Unis; il considère la guerre comme inévitable et ne paraît pas au courant des tentatives de médiation de l’Autriche. Dans les autres Ambassades, on considère comme très douteux le concours de l’Angleterre à une médiation et on ajoute que ce concours est à la fois désirable et dangereux, désirable pour prouver à Washington l’unanimité de l’Europe, dangereux parce que les Etats-Unis seraient plus froissés de l’intervention britannique que de toute autre. En général on ignore dans les Ambassades quel peut être le sentiment du Gouvernement anglais en dehors de l’opinion publique anglaise, mais on paraît incliner de plus en plus à penser qu’à Londres on s’abstiendra, parce que l’Angleterre a sur les bras la tentative de la République Sud-africaine de remettre en question depuis quelques jours la souveraineté britannique et surtout le fait accompli du traité russo-chinois qui ouvre à la Russie la partie de la Chine au nord du Golfe du Petchili et lui assure enfin, sur une mer dégagée de glaces, les deux ports objets de son rêve séculaire. Il est certain que l’Angleterre prépare un coup de théâtre en Chine; on a signalé dans les derniers jours le passage dans le Canal de Suez de plusieurs cuirassés de 1er rang; l’un d’eux avait même un tirant d’eau de 27 pieds alors que le canal est profond de 26 pieds et l’on en conclut que l’Amirauté anglaise devait être bien pressée pour risquer un voyage aussi chanceux. Personne, pas même l’Ambassadeur à Paris, ne connaît le sens des déclarations que M. Balfour doit faire le 5 de ce mois à la Chambre des Communes sur les affaires de Chine, mais on pense que, comme dans les affaires de Mozambique il y a quelques années, le Cabinet de St-James attend la fin de la concentration de sa flotte d’Extrême-Orient pour parler et agir; encore une fois je n’oublie pas ce que Lord Dufferin me disait il y a quelques années: «La bonne Chine est au sud de Shangaï; si nous sommes amenés à laisser les Russes prendre les plaines glacées de la Chine du Nord, nous saurons trouver des compensations dans l’exploitation de la bonne Chine.» De tout cela on doit conclure que l’Angleterre, qui avait jadis refusé d’entrer dans la Sainte-Alliance pour n’avoir pas à garantir à l’Espagne ses colonies américaines et qui avait favorisé l’indépendance des Républiques espagnoles en 1820, continuera sa politique, ne sera peut-être pas fâchée de voir la marine des Etats-Unis et la marine espagnole aux prises, et d’avoir une sécurité relative pour ses possessions américaines si elle devait être occupée elle-même en Afrique et en Chine.

Dans ces conditions, l’Empereur d’Autriche réussira-t-il dans ses tentatives de médiation? Je sais qu’elles continuent activement et je pourrai peut-être demain vous donner d’autres détails. Quoiqu’il en soit, il est bon de noter l’opinion personnelle de l’Ambassadeur britannique à Paris Monson que la guerre entre l’Espagne et les Etats-Unis est inévitable.

Tout ce qui se passe explique d’ailleurs en partie pourquoi Salisbury avait voulu faire avec les Etats-Unis le fameux traité d’arbitrage par lequel l’Angleterre renonçait pendant cinq ans, sans apparente nécessité absolue, à tirer un coup de canon dans l’hémisphère américain.

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Rapport politique: E 2300 Paris 51.
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Considérations sur la politique intérieure.