Language: French
12.10.1862 (Sunday)
Le Consul de Suisse au Havre, F. Wanner, au Conseil fédéral
Letter (L)
Mise en garde contre l’achat en Suisse par les émigrants de titres de transport pour l’intérieur des Etats-Unis. Remarques sur les Américains.

Classement thématique série 1848–1945:
V. ÉMIGRATION
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Printed in

Jean-Charles Biaudet et al. (ed.)

Diplomatic Documents of Switzerland, vol. 1, doc. 466

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Bern 1990

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Repository

dodis.ch/41465
Le Consul de Suisse au Havre, F. Wanner, au Conseil fédéral1

A peine ma lettre d’hier avait-elle été close2 qu’une troupe d’émigrants bernois s’est présentée chez moi et, après avoir reçu de moi ce que j’avais à leur remettre, me consultèrent sur la valeur de leurs billets de chemin de fer de New York à Pittsburg, à Oswega, etc., etc., qu’on leur avait déjà endossés à Bâle, dans le bureau, disaient-ils, de M. Barbe, et sur les conseils, disaient-ils, de M. Hiltbold leur conducteur, auxquels ils avaient déjà délivré un certificat de satisfaction qu’ils m’avaient fait légaliser. Je ne pus que leur répondre: Vous vous y prenez tard pour me demander conseil. Le plus simple bon sens aurait dû vous apprendre que vous auriez été à temps à New York d’arrêter vos places pour aller plus loin et notre consul vous aurait donné de meilleurs conseils que les gens de Bâle auxquels vous avez donné votre argent contre des morceaux de papier dont ni moi ni vous ne pouvons en aucune façon apprécier la valeur. Je verrai demain M. Barbe et comme mes compatriotes me disent qu’on leur a donné ici de nouveaux tickets contre ceux qu’on leur avait fournis à Bâle, je découvrirai peut-être autre chose sur ce trafic, que je croyais supprimé et qui acquiert un nouveau danger des circonstances fatales dans lesquelles se trouvent les Etats-Unis.

L’émigration pour les Etats de la Plata paraissant devoir arriver à une certaine extension, et les Etats de ces pays voyant un grand intérêt à la favoriser, je crois devoir vous informer que tandis que les passeports pour la Confédération argentine sont visés gratuitement par le consul de Buenos Ayres, celui de l’Uruguay (Montevideo) perçoit impitoyablement fr. 5,40 par passeport. S’il y a un représentant de l’Uruguay auprès de vous, vous trouverez sans doute bon de faire une démarche pour l’abolition de cet impôt.

J’en écrirai à mon collègue à Montevideo,3 pour qu’à l’occasion il en dise deux mots, fût-ce officieusement, à qui de droit.

Puis-je me permettre de vous dire quelques mots sur les événements d’Amérique si tristes et si féconds en enseignements; je puis ajouter, et si mal appréciés et jugés par la presse d’Europe qui, comme le commerce, a généralement pris parti pour le Sud ou pour le Nord, pour l’esclavage ou la liberté comme si le débat se réduisait à ces termes.

Ces grands intérêts moraux ne sont véritablement pas la cause de la guerre. Car à part quelques philosophes, quelques prédicateurs, le peuple du nord est imbu de tous les préjugés contre la race noire du même degré que le Sud. Aux yeux de tout Américain un noir n’est pas un homme. Les Churming, les Parker, les Frothingham sont d’autres hommes que la masse de leurs concitoyens.

Ce sont les intérêts matériels, si exclusifs de tout bien, de toute générosité et par conséquent de dévouement, qui est la grande cause de la désunion.

Et c’est moins la faute des hommes que des institutions, car je suis loin de croire à une infériorité native quelconque des Américains. Ils sont ce que leur constitution les a faits. Cette constitution a merveilleusement satisfait aux besoins, aux exigences de son temps. Le lendemain d’une longue lutte pour l’indépendance elle devait suppléer à une population encore clairsemée sur d’immenses territoires, en faisant des hommes forts; pour cela elle exalta à tel point l’individualisme que, il faut le reconnaître, chaque homme se développa sans aucune espèce d’entraves; mais aussi sans respect pour la loi, pour les droits d’autrui; le pionnier défrichant sa terre comme le farmer devinrent les rois de leurs domaines; après avoir par l’invention et le perfectionnement de ses instruments de travail acquis une force et une supériorité individuelles, après que par un travail héroïque il fût arrivé à la prospérité et eût créé ce mot time is money et pris pour devise go ahead, quand enfin la prospérité et la civilisation peuplèrent les villes et les Etats, sans que la loi pourvût aux besoins nouveaux d’une nouvelle situation, l’Américain inventa le revolver. Et il passa dans les mœurs de se faire justice soi-même, au lieu de demander protection à la loi.

Quoi d’étonnant que ces idées d’indépendance et de souveraineté individuelle passassent avec la fierté et l’orgueil de chaque individu aux habitants d’un Etat et amènent plusieurs Etats à se confédérer pour la Sécession. Le changement tous les quatre ans du pouvoir central et de tous les fonctionnaires du pays, que nous ne voulons ici ni approuver ni critiquer en théorie, a eu dans la pratique ce résultat déplorable, que les places et charges publiques sont devenues le salaire infaillible de l’élection présidentielle.

Les actes les plus solennels de la vie publique aux Etats-Unis devenus de fait une affaire d’intérêt matériel! Et on s’étonnerait de la ruine de la grande république!

L’antipathie du Sud contre le Nord, les intérêts différents et opposés de ces deux grandes parties d’un tout, n’étaient depuis longtemps un mystère pour personne. Et cependant, la guerre a pris le Nord au dépourvu. Le Sud s’y était préparé. Ses succès, malgré son infériorité à beaucoup d’égards, en sont la preuve. Est-il possible, aujourd’hui que depuis plus d’un an nous assistons à cette guerre, de méconnaître que naturellement plus homogène, plus lié par ce grand intérêt commun l’esclavage, le Sud s’est montré uni dans une même haine contre le Nord. Que si dans son calcul d’intérêt matériel, il s’est trompé en attendant de l’Europe une prompte reconnaissance de son indépendance par ce qu’elle ne pourrait se passer de ses cotons.

Le Nord, lui n’a rien fait pendant une longue paix pour se préparer à la guerre, rien pour substituer à un hideux égoïsme des sentiments de fraternité, de générosité, de dévouement à la chose publique. L’événement le prouve, il y a des Américains, mais le lien qui seul forme un peuple, une nation, on le cherche en vain. L’Américain est brave et vaillant, il méprise la mort, peut-être parce qu’il n’estime pas assez les droits et la vie d’autrui, il se bat avec courage mais il se bat pour des intérêts matériels.

C’est pourquoi la lutte se prolonge; c’est pourquoi la proclamation du président qui annonce la liberté des noirs dans les Etats qui, au 1er janvier, n’auront pas fait leur soumission, n’est qu’un moyen de guerre. C’est pourquoi il y a malheureusement lieu de craindre que de grandes et cruelles épreuves ne soient encore réservées à l’Amérique du Nord.

Il est sans doute inutile, Messieurs, de vous dire que ces observations ne peuvent être soumises à la publicité; qu’écrites pour vous seuls, non sans un sentiment et orgueil national qui trouve ample satisfaction dans la comparaison de nos institutions avec celles trop vantées de l’Amérique, je n’ai pas besoin non plus de vous mettre en garde contre mes appréciations, je sais hélas tout ce qui me manque pour parler avec quelque autorité en pareille matière.

[P.S.]Veuillez suspendre toute démarche au sujet des tickets Barbe. Il s’est ému de mes observations et doit me garantir demain leur parfaite valeur.

1
Lettre: E 2/2117.
2
E 2200, Le Havre 715.
3
Le Vice-consulJ.- J. Reboul.