Language: French
21.6.1941 (Saturday)
Le Ministre de Suisse à Stockholm, P. Dinichert, au Chef du Département politique, M. Pilet-Golaz
Political report (RP)
Conflit germano-russe imminent. Inquiétudes en Suède. Les Suédois redoutent l’hégémonie nazie et le sort de l’Europe en cas de victoire soviétique. Les Baltes souhaitent la victoire allemande.

Classement thématique série 1848–1945:
2. RELATIONS BILATÈRALES
2.21. SUÈDE
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Printed in

Antoine Fleury et a. (ed.)

Diplomatic Documents of Switzerland, vol. 14, doc. 62

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Bern 1997

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dodis.ch/47248
Le Ministre de Suisse à Stockholm, P. Dinichert, au Chef du Département politique, M. Pilet-Golaz1

Confidentiel

De jour en jour, on se montre plus convaincu ici que l’actuelle tension germano-russe ne saurait plus guère que dégénérer en conflit ouvert. Le milieu militaire se dit informé que la décision de Hitler pour la guerre serait déjà prise, mais que la direction de l’armée y aurait jusqu’ici fait opposition, craignant que les forces allemandes ne se trouvassent véritablement engagées à l’excès. Il s’y ajoute que, selon les renseignements les plus récents de ce même milieu, la lassitude de la guerre, avec ses pertes et privations, ferait parmi la population allemande de rapides progrès, nonobstant les succès successifs des armes. Le régime et ses chefs seraient aussi exposés à des critiques de moins en moins retenues.

La Suède est manifestement inquiète à cette heure. Que va-t-il se passer, se demande-t-on jusque dans les cercles dirigeants tant politiques que militaires, le jour prochain où il faut maintenant s’attendre à voir éclater cette nouvelle guerre, en marge de l’autre? - On s’attend à des demandes allemandes de passage de matériel et même de troupes, pour faciliter et accélérer les transports entre la Norvège, l’Allemagne et la Finlande. La Suède pourrait-elle s’opposer à de telles sommations et voudrait-elle, à cause de cela, risquer elle-même la guerre avec l’Allemagne, surtout si la Finlande faisait avec celle-ci cause commune et active, ce qui apparaît aujourd’hui comme vraisemblable, malgré la préférence contraire du gouvernement, mais non plus, à ce qu’il semble, de l’armée.

Et si les Allemands allaient jusqu’à réclamer des bases navales et aériennes à Gothland ou sur le littoral de la Baltique? - Ce serait bien plus grave encore, mais, m’est-il déclaré, moins probable. Plutôt l’Allemagne exigera-t-elle de la Suède la défense efficace de son île de Gothland et même de l’archipel finlandais d’Âland, à Pintangibilité duquel la Suède a toujours prétendu être vitalement intéressée, à défaut de quoi les forces allemandes, aériennes et navales, y pourvoiraient elles-mêmes.

En résumé, le jour où éclatera la guerre entre l’Allemagne et la Russie constituera un moment critique pour la Suède. Je rappelle que le Roi en particulier, très travaillé et influencé par les dirigeants de la finance suédoise, est fermement résolu à conserver la paix à son pays. Mais on ne va pas jusqu’à affirmer que ce serait à tout prix. Sinon, à mon sens, une réaction populaire pourrait bien se produire.

Et, quant aux suites ou résultats d’une lutte germano-russe, le cœur des Suédois continue à balancer. Ils appréhendent l’hégémonie naziste en Europe, mais plus encore le bolchevisme qui risquerait d’être le sort de celle-ci en cas d’une débâcle allemande et de la survivance du régime soviétique. Mais la vietoire allemande ferait sonner, entend-on dire couramment ici, une heure dangereuse tant pour la Suède que pour la Suisse, auxquelles il serait demandé de se joindre, économiquement et politiquement, au reste de l’Europe continentale pour la faire apparaître comme un bloc en face du monde anglo-saxon. Celui-ci pourrait même se trouver influencé par l’effondrement du bolchevisme, qu’il ne craint et n’abhorre pas moins que qui que ce soit.

Les Baltes, de leur côté, souhaitent ouvertement la guerre germano-russe avec victoire allemande. C’est leur seule chance de voir renaître leurs trois pays, sous une forme quelconque, fût-ce sous protectorat allemand. Même ainsi, une conférence de la paix serait appelée à s’occuper d’eux et à leur réserver un sort qui ne serait peut-être pas différent de certains pays aujourd’hui occupés par l’Allemagne. La mobilisation déjà en cours en ci-devant Lithuanie et qui suivra sans doute dans les anciennes Lettonie et Estonie aurait notamment pour but d’éloigner, en les transportant en Russie proprement dite, les hommes valides, qui, en grand nombre, se joindraient aux Allemands libérateurs.

Les anciens Baltes d’origine germanique, rentrés en Allemagne depuis l’occupation russe, ne reviendraient probablement plus dans les pays baltes, les Allemands ayant besoin ailleurs de leurs qualités colonisatrices. Par contre, les milliers de réfugiés en Allemagne d’origine balte retourneraient dans leurs foyers, où ils serviraient la cause allemande par reconnaissance pour la protection reçue des Allemands contre les exactions bolchevistes.

On m’assure qu’il y aurait en ce moment au moins quatre divisions allemandes en Finlande, ainsi que huit mille hommes de la Gestapo. En outre, une partie de la flotte allemande de la Baltique se trouverait dans les eaux territoriales finlandaises, surtout dans les environs de Helsinki. Le nombre exact des divisions allemandes rassemblées sur toute l’étendue de la frontière russe m’est indiqué comme étant de cent vingt-sept.

1
E 2300 Stockholm/11.