Language: French
15.5.1919 (Thursday)
Le Ministre de Suisse à Rome, G. Wagnière, au Chef du Département politique, F. Calonder
Political report (RP)
Indignation des Italiens à l’égard des Alliés: divergences de vues entre la France et l’Italie au sujet des Etats danubiens. Nouvelles de Russie.
How to cite: Copy

Printed in

Jacques Freymond, Oscar Gauye (ed.)

Diplomatic Documents of Switzerland, vol. 7-I, doc. 408

volume link

Bern 1979

more… |
How to cite: Copy
Cover of DDS, 7-I

Repository

dodis.ch/44153
Le Ministre de Suisse à Rome, G. Wagnière, au Chef du Département politique, F. Calonder1

Il n’y a pas de changement notable dans l’opinion publique. Les sentiments que je vous signalais dans mes derniers rapports, ne font que s’affirmer. Sur la question de Fiume, personne n’admet une transaction possible: socialistes et nationalistes sont unanimes. L’irritation contre M. Wilson ne fait qu’augmenter, mais la presse atténue ces violences à la suite des réclamations très vives de l’Ambassade des Etats-Unis. Le discours de D’Annunzio, entre autres, a produit dans les milieux américains une indignation générale. Il est, en effet, inouï de penser que ce chef d’Etat, qui vient d’être l’hôte du Roi d’Italie à Rome et qui a reçu tous les honneurs que l’Italie peut conférer à un homme, a pu être traité publiquement dans les termes dont s’est servi le poète italien, qui était en uniforme et venait d’être le jour même promu Lieutenant-Colonel.

On s’indigne également à l’égard des Alliés, qui sont retenus, dans la question de Fiume, évidemment par des ménagements pour l’ancienne Autriche-Hongrie. On suppose que la crainte de voir l’Autriche allemande s’unir à l’Allemagne a engagé la France à lui promettre certains avantages et l’on accuse le Gouvernement de Paris de favoriser cette confédération danubienne que l’Italie redoute par dessus tout, car les Slaves y auraient la haute main. De tous côtés on entend répéter ces mots: «on nous pousse vers l’Allemagne».

La France et l’Italie ne réussissent plus à s’entendre. Pour la France, l’Allemagne reste l’ennemie et le danger futurs. Pour l’Italie ce danger est du côté slave. Toute la politique de la France tend à empêcher l’union de l’Autriche allemande à l’Allemagne. L’Italie, en revanche, s’effraie de la formation d’une Confédération danubienne et voit dans l’union de l’Autriche allemande à l’Allemagne le meilleur moyen d’étouffer cette confédération dans son berceau. La presse s’indigne contre la France au sujet de la mission Allizé et fournit elle-même à l’Autriche allemande toutes sortes d’arguments pour favoriser son union avec l’Allemagne. Les gens les plus pondérés considèrent comme une véritable offense pour l’Italie, non seulement la mission Allizé à Vienne, mais le fait qu’on a reçu avec quelque ménagement les délégués autrichiens à Paris. Déjà on cherche à prouver que M. Clemenceau a des parentés autrichiennes. Dans peu de jours on en fera un «austriacante» déclaré.

Sans doute, on est un peu gêné à la pensée que l’Italie aurait l’Allemagne pour voisine sur la frontière des Alpes. Mais on espère trouver quelque «combinazione» qui atténue les dangers de ce voisinage.

Hier, M. Bissolati, socialiste qui a quitté le Ministère en janvier dernier, exprimait de nouveau à un interlocuteur suisse le désir de voir une partie du Tyrol annexée à la Suisse, ou tout au moins neutralisée. On constate aussi dans les milieux dirigeants le désir de ménager l’Allemagne. Plusieurs journaux ne craignent pas de laisser comprendre que les conditions de paix qui lui sont imposées ne peuvent que préparer des guerres futures.

Il en résulte un désaccord entre la France et l’Italie au sujet des conditions à imposer à l’Autriche. En ce qui concerne des débouchés sur la mer, les journaux français tendent à préconiser une entente entre la Bohême, la Pologne, la Yougoslavie, la Hongrie, tandis que les Italiens cherchent à maintenir autant que possible les divisions entre ces Etats. Même désaccord au sujet de la future organisation douanière de ces Etats, ainsi que sur la répartition entre eux de l’indemnité de guerre. Dans toutes ces questions la France se préoccupe de fournir à l’Autriche des avantages certains de façon à la retenir loin de l’Allemagne, tandis que l’Italie s’inspire de sentiments tout autres.

On pense faire pression sur la France en lui laissant entrevoir que si l’Italie n’obtient pas la réalisation de ses vœux les plus légitimes, le Ministère sera renversé et remplacé par des hommes représentant de tout autres tendances.

La situation économique paraît se compliquer chaque jour davantage. Les prix de la vie ne cessent d’augmenter et les prétentions de tous les corps de métiers sont en proportion.

L’Etat dépensera dorénavant trois milliards et deux-cents millions pour son administration, tandis que ses ressources, avec toutes les nouvelles augmentations d’impôts, n’atteignent pas quatre milliards.

J’ai eu coup sur coup la visite de plusieurs personnes arrivant du midi de la Russie. Les plaintes sont unanimes au sujet de l’attitude des troupes alliées et surtout des Français qui n’ont rien fait à Odessa pour rétablir l’ordre et qui paraissaient même favoriser les bolchevistes, ce qui me paraît exagéré. Le fait est que ces troupes n’ont aucune intention de se battre contre les Russes et qu’elles ne furent d’aucune protection pour les malheureux habitants. Toutes les personnes que j’ai vues sont unanimes à décrire les atrocités du régime bolcheviste qui consiste partout à déchaîner les pires éléments de la population: partout c’est le pillage organisé, accompagné d’actes de violence et de débauche. Notre agent consulaire à Yalta n’a pas réussi à faire respecter sa qualité et a dû payer comme les autres. Il a dû débourser une somme de huit mille roubles. Il était à Rome ces jours-ci et part pour la Suisse dont il ne sait rien. Il ignorait même le sort de la Légation suisse à Pétrograde; vous le verrez, du reste, au Département où il ne manquera pas de se présenter.

1
Rapport politique: E 2300 Rom, Archiv-Nr. 19.