Language: French
3.8.1914 (Monday)
Le Ministre de Suisse à Paris, Ch. Lardy, au Chef du Département politique, A. Hoffmann
Letter (L)
Sommation allemande à la Belgique. Transport des soldats suisses mobilisés. Destruction de divers établissements allemands ou autrichiens. La mobilisation française.
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Printed in

Jacques Freymond et al. (ed.)

Diplomatic Documents of Switzerland, vol. 6, doc. 14

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Bern 1981

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Le Ministre de Suisse à Paris, Ch. Lardy, au Chef du Département politique, A. Hoff mann1

C’est seulement à cette heure tardive que je puis prendre la plume après une journée émouvante.

A neuf heure ce matin, le Temps me téléphonait la sommation allemande adressée à la Belgique de laisser passer ses troupes; je recevais peu après de la Direction Politique la confirmation de cette nouvelle. Un directeur du Ministère, que je rencontrai en rentrant chez moi et auquel je fis part de l’événement, me fit aussitôt observer: «Cela est surtout important parce que cela agira définitivement sur l’opinion anglaise.» C’est à noter, car cela implique qu’ici on n’était pas encore si sûr que cela de l’Angleterre.

J’ai dû beaucoup courir en ville pour tâcher d’assurer le transport de nos mobilisés; aux Affaires Etrangères on est très aimable et on promet d’appuyer. On m’a adressé au Gouverneur militaire de Paris qui a été charmant et m’a promis toutes les facilités dépendant de lui, mais son action s’étend seulement sur la Seine et Seine-et-Oise; il m’a renvoyé au Ministère de la Guerre, qui m’a renvoyé à l’Intérieur. Le Chef de Cabinet du Ministre (celui-ci était au Conseil) m’a promis que nos mobilisés partiraient avec les Serbes dès que cela serait possible, c’est-à-dire probablement dans six ou sept jours via Genève. Ils seront admis sur présentation de notre feuille jaune (avis de mise sur pied) et des membres de la Légation devront aller coopérer au contrôle à la gare. Cette feuille leur tiendra lieu de passeport, sinon il aurait fallu en fabriquer chez nous mille ou quinze cents ou davantage. Ils seront admis dans les trains avant tous autres civils. On me confirmera demain ces accords verbaux.

En attendant, nous avons tout ce monde sur les bras. Les hommes sont généralement doux, dociles, calmes, mais font pitié dans la rue où il y en a des centaines; des agents maintiennent facilement les files; ils ne veulent malheureusement pas se contenter des explications globales qui leur sont données par groupes de douze dans nos divers bureaux et chacun a, ou croit avoir, sa petite histoire spéciale à raconter. Il faut beaucoup de force de volonté pour ne pas perdre sa bonne humeur, sans parler de ses cordes vocales.

Au milieu de cette foule apparaissent ceux qui viennent de province. Et aussi le téléphone qui fonctionne sans cesse et accapare un secrétaire. Et les télégrammes incessants, de groupes bloqués à Dieppe sans pouvoir se rembarquer pour l’Angleterre, de Suisses de Londres échoués à Paris, d’isolés de province. Le Consul de Nancy télégraphie ce soir: «Jusqu’à hier soir, rapatrié de nombreux compatriotes. Aujourd’hui plus possible gagner la frontière. Tous les étrangers sont dirigés sur petit village près de Neufchâteau (dans les Vosges); craignant vives souffrances vu manque d’approvisionnement à ce camp de concentration, je conseille à tout compatriote de rester et de prendre un permis de séjour; j’ai même retenu hommes mobilisés, personne ici ne pouvant me dire comment de ce camp ces hommes seraient renvoyés en Suisse.» J’ai répondu en approuvant cette conduite de M. Hahn.

En attendant le départ, nos mobilisés mangent leur argent de voyage!

A partir de demain, les étrangers doivent se faire inscrire à nouveau à la police, et ne pourront quitter la France qu’avec un passeport délivré par un Préfet. On n’a pu me dire à la police sur quelles pièces et on paraît ne pas vouloir de nos passeports. Ce serait une besogne de moins. Nous en avons demandé à Berne il y a assez longtemps et n’en n’avons plus! Nous en ferons imprimer ici comme nous pourrons et donnerons des certificats d’immatriculation à la place s’il le faut, car les imprimeries sont à moitié fermées et tous les journaux, par exemple, ont réduit leurs dimensions.

C’est effrayant de voir, en circulant dans Paris, combien de magasins sont fermés. De nombreux compatriotes viennent dire qu’on les a payés et congédiés, ou qu’on les a congédiés sans les payer parce que les patrons eux-mêmes n’obtenaient de fonds de personne (ce qui est probablement vrai). Les sommes sorties de la Banque de France sont effrayantes et on ne peut avoir de fonds de son banquier que si l’on est un vieux client. Le moratorium a été naturellement étendu des lettres de change aux autres engagements. Rien ne va plus.

Ces foules d’oisifs sur les trottoirs sont assez effrayantes à contempler et commencent à s’exciter. Que feront-elles quand elles auront dissipé la dernière paie? On a détruit divers établissements allemands ou autrichiens, brasseries, etc. On a détruit la plupart des succursales des laiteries Maggi (société française par actions haïe des laitiers parisiens); un Saint-Gallois tenancier de l’hôtel du Pavillon, rue de l’Echiquier, est menacé depuis trois jours; une Suissesse mariée à un Français dans la banlieue a été frappée à coups de couteau, etc. etc. J’ai été à la Préfecture de police où l’on m’a promis solennellement, mais tardivement, une énergique protection de Maggi. La veuve de mon ami Messmer (fils de l’ancien conseiller national et lui-même représentant parisien d’Escher-Wyss, pendant trente ans) est venue toute en larmes se réfugier à la Légation parce qu’on démolissait des établissements allemands du voisinage; elle est au Home suisse avec sa fille en attendant plus de calme.

En ce qui concerne la mobilisation militaire, elle se passe avec un sang-froid et un ordre admirables; pas de cris, pas d’ivrognes, grand ordre dans les distributions d’armes et d’équipements qui se font dans des garages d’autos abandonnés ou autres locaux privés; cela se fait si tranquillement que le public passe sans presque se douter de ce dont il s’agit. Les couvre-képis bleus donnent aux pioupious français un aspect absolument nouveau. Les casques des dragons sont recouverts d’une sorte de housse jaunâtre et tous les aciers sont brunis. La Tour Eiffel lance des rayons puissants de tous côtés et des avions sont prêts à la défendre si un dirigeable était aperçu. Cela n’a aucun rapport avec ce que j’avais vu en 1870, des centaines de fiacres pleins de moblots et de filles ivres se rendant à la gare de l’Est.

Pardon de ces détails et permettez-moi de terminer cette trop longue lettre, écrite en hâte et que je ne relis pas.

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Lettre (Copie): E 2001, Archiv-Nr. 719.