Language: French
18.4.1860 (Wednesday)
L’Envoyé de Suisse à Londres, A. De La Rive, au Président de la Confédération, F. Frey-Hérosé
Report (R)
Position des puissances.

Classement thématique série 1848–1945:
I. RELATIONS BILATÉRALES
I.9. France
I.9.5. Question de Savoie
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Printed in

Jean-Charles Biaudet et al. (ed.)

Diplomatic Documents of Switzerland, vol. 1, doc. 392

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Bern 1990

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dodis.ch/41391
L’Envoyé de Suisse à Londres, A. De La Rive, au Président de la Confédération, F. Frey-Hérosé1

Je reçois dans cet instant votre lettre du 14 avril et toutes les pièces intéressantes qui l’accompagnent.2 Je vais immédiatement en faire usage suivant vos intentions.

J’ai vu hier Lord John Russel. Il m’a parlé d’une entrevue de Lord Cowley avec l’Empereur dans laquelle il l’avait trouvé fort irrité contre l’Angleterre et contre la Suisse. Monsieur Thouvenel cherchait de son côté à éloigner le moment de la réunion des conférences. Il me paraît évident que le Gouvernement français veut arriver aux conférences avec l’annexion de la Savoie considérée comme un fait accompli. D’un autre côté il ne se refuserait pas à discuter une cession de territoire comme un moyen de remplacer les garanties assurées à la Suisse au moyen du territoire neutralisé. C’est ce qui résulte du moins des assurances de Monsieur de Persigny et de l’ouverture faite par Monsieur Thouvenel d’une cession minime. J’ai communiqué à Lord John votre dépêche télégraphique du 16.3 Quoiqu’il n’eût plus la moindre inquiétude à cet égard, cette communication lui a été très agréable. Je l’ai aussi entretenu de toutes les manœuvres des agents français en Savoie et il a reconnu avec moi qu’une votation libre était impossible. Lord John m’a appris que Lord Cowley devait venir à Londres à la fin de la semaine, ce qui facilitera beaucoup l’entente sur la marche à suivre dans les négociations relatives à l’affaire suisse.

J’ai encore vu hier le Ministre de Suède (le Comte Platon), que j’ai trouvé dans les meilleures dispositions pour nous, puis j’ai passé une heure avec le Comte Appony qui m’a donné des détails fort intéressants. D’abord, il m’a confirmé que l’Empereur après avoir espéré de renouer des négociations directes avec la Suisse, était décidément disposé à accepter les conférences et à y prendre part. Il m’a ajouté qu’il avait été sérieusement question entre l’Angleterre et la Prusse et l’Autriche de se réunir à elles trois (la Russie ne voulant rien faire sans la présence de la France) pour présenter collectivement à la France une demande de cession de territoire en faveur de la Suisse pour lui assurer une bonne frontière militaire.

Mais on s’est arrêté devant l’idée que trois grandes puissances ne pouvaient s’exposer à un refus sans être déterminées à pousser la chose jusqu’à la dernière extrémité en cas d’un refus. Il paraît que c’est l’Autriche surtout qui a reculé pour ne pas s’exposer au refus. J’ai beaucoup insisté auprès du Comte d’Appony pour lui montrer que sans aller jusqu’à la guerre, une demande collective faite à la France par trois grandes puissances comme l’Angleterre, la Prusse et l’Autriche pourrait avoir une grande influence, que d’ailleurs il était bien probable que la Russie s’y joindrait pour ne pas rester isolée, ne voulant pas, tout en restant bien avec la France, faire une alliance exclusive avec elle. Monsieur d’Appony m’a paru ébranlé car il m’a dit en terminant notre entretien qu’il espérait bien que la Suisse se souviendrait dans l’occasion des bons services que l’Autriche était disposée à lui rendre; à quoi j’ai répondu que la meilleure manière de montrer sa reconnaissance à l’Autriche serait pour la Suisse de défendre sa neutralité, comme elle l’avait fait l’année dernière.

Il résulte pour moi de tout ce que j’ai entendu et pu savoir, qu’il y a peu à espérer maintenant qu’on puisse avoir une conférence en-dehors de la France, ce qui au reste serait, je crois, plutôt fâcheux actuellement. Je crains d’un autre côté, que malgré toute la bonne volonté, je dirais l’ardeur qu’y met l’Angleterre, la conférence ne commence pas aussitôt que nous le désirons. Je suis convaincu que l’Empereur veut négocier auparavant afin que la conférence n’ait plus qu’à enregistrer ce qui aurait été convenu et à régler les détails. Lord John m’a dit qu’il avait suggéré à Lord Cowley l’idée de demander que le général Dufour revînt à Paris comme expert pour la fixation d’une bonne frontière militaire. Il paraissait disposé à provoquer la réunion d’experts militaires appartenant à la France, à la Suisse et aux puissances garantes, afin de bien savoir à quoi s’en tenir pour la détermination d’une bonne frontière stratégique. C’est au fond l’idée que vous m’aviez énoncée dans une de vos lettres.

En résumé, si notre position n’est pas encore brillante, elle s’est plutôt améliorée depuis quelques jours. Elle a du moins l’avantage d’être parfaitement claire et honorable. La Suisse attend avec confiance les garanties que les puissances signataires des traités obtiendront de la France pour remplacer celles que l’annexion de la Savoie à la France lui enlève. Elle montre qu’elle est unanime à réclamer avec le sentiment de son droit, une frontière qui soit de nature à montrer que sa neutralité n’est pas un vain mot. Comme vous le dites, elle a chance d’obtenir au moyen de la ténacité et de l’opiniâtreté qui la caractérisent, ce que d’autres obtiendraient par la force.

Je dois ajouter encore, ce que peut-être vous avez déjà entendu dire, c’est que Monsieur Thouvenel aurait dit à la suite d’une conversation avec Lord Cowley qu’on ne pourrait céder Thonon et Evian à la Suisse à moins qu’il ne donnât sa démission. Ce genre d’argument est pour les diplomates ce qu’est la guerre pour les rois, Y ultima ratio. Cependant il ne faut pas, à mon avis, y attacher une trop grande importance.

Monsieur Rapp avec qui j’ai les rapports les plus agréables, m’a communiqué l’envoi de nouvelles cartes qui nous seront très précieuses.

Monsieur Navilie, dont la coopération m’est si précieuse, me charge de le rappeler à votre bon souvenir.

PPS. Permettez-moi de vous exprimer le regret que j’éprouve de voir que Monsieur Dapples n’ira probablement pas jusqu’à Saint-Péterbourg. Je suis convaincu qu’il aurait pu avoir une heureuse influence sur l’esprit de l’Empereur, ce qui aurait fait un heureux contrepoids aux tendances toutes françaises du Prince Gortschakoff. Croyez-vous qu’il n’y aurait pas moyen de persister dans votre première idée? L’Empereur de Russie ne peut pas refuser de recevoir l’envoyé de la Suisse.

1
Rapport: E 2/1631.
2
Non reproduite. Les pièces jointes n’ont pas été retrouvées.
3
Non retrouvée.