Classement thématique série 1848–1945:
V. ÉMIGRATION
Printed in
Diplomatic Documents of Switzerland, vol. 1, doc. 213
volume linkBern 1990
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| Archive | Swiss Federal Archives, Bern | |
| Archival classification | CH-BAR#E2#1000/44#1371* | |
| Dossier title | Verschiedenes (1849–1893) | |
| File reference archive | C.322.2.1 |
dodis.ch/41212Le Consul général de Suisse à Mexico, L. Ricou, au Conseil fédéral1
Le bruit circule ici, comme certain, que Monsieur Pacheco, Ministre mexicain à Paris, s’est rendu en Suisse muni d’un crédit de 400 mille piastres pour engager 3000 Suisses comme colons et qu’il les amènera tous armés; de plus que le secrétaire de Pacheco est arrivé par le vapeur dernier pour recevoir les ordres de Son Altesse touchant cette affaire.
J’ai parlé ici avec les légations étrangères et les chefs des principales maisons de banque, tous m’ont dit avoir connaissance du fait.
Si tout ce qu’on dit est véritable, je ne puis que vous confirmer ma dépêche du 1er avril2 par laquelle je vous remettais le décret sur la colonisation3 et déconseillais Immigration de mes compatriotes dans ce pays.
Les Suisses qui viendront ici seront cultivateurs ou militaires.
Dans les deux cas ils devront se faire mexicains et tous être catholiques ou embrasser les rites de l’église romaine s’ils sont réformés. J’ai peine à croire que 3000 Suisses renoncent facilement à leur pays et à leur religion. Si les belles promesses qu’on pourra leur faire étouffent en eux l’amour du pays et le cri de leur conscience, je vous prierai de leur donner tous les renseignements possibles en écrivant aux divers cantons, surtout les catholiques.
Jusqu’à maintenant le Gouvernement mexicain ne sait pas de quels terrains il pourra disposer et pas un seul plan ni aucun rapport n’ont encore été faits.
Ces terrains inconnus jusqu’à maintenant, quoique le décret dise qu’une partie soit dans le district de Mexico, peuvent être très malsains car il suffit de six heures de diligence, passant les montagnes qui environnent le bassin de Mexico, pour se trouver en terre chaude où les fièvres intermittentes régnent toute l’année.
Le bassin de Mexico lui-même n’est pas des plus salutaires pour l’étranger, accoutumé à l’air pur de nos montagnes, celui-ci y est rare et la fièvre typhoïde y enlève chaque année passablement d’étrangers.
La ville de Mexico est entourée non d’un lac mais de lagunes ou marais de plusieurs lieues qui ne sont pas aussi pernicieux qu’on pourrait se le figurer mais qui cependant occasionnent bien des maladies.
Pour que les terrains qu’on donnera aux colons leur rapportent suffisamment pour vivre, comme ils ont été élevés, et pour mettre chaque année quelque chose de côté tout en remboursant au gouvernement le prix de leur passage, terrain, etc., il faudra que ces terrains soient près d’une ville ou d’un lieu de consommation car les frais de transport étant énormes par suite des mauvaises routes ils ne pourraient jamais soutenir la concurrence des haciendas qui existent déjà.
Habitués presque tous à avoir une bonne soupe, de la viande et du pain, il faudra que ces colons y renoncent; car l’Indien travaillant pour deux réaux par jour dans les marais comme en rase campagne, au grand soleil et ne mangeant que des galettes de maïs et ne buvant que de l’eau, il faudra faire comme eux, les denrées ne pouvant être augmentées de prix sur le marché par suite d’une augmentation de salaire. L’Indien civilisé est d’un caractère souple et soumis, il travaille sans relâche et sans se plaindre lors même qu’il est traité comme un chien.
Comme ces émigrants ne connaissent pas le terrain ni la culture de ce pays, il leur faudra faire un apprentissage qui pourra leur coûter la santé, leur labeur et l’argent qu’ils auront apporté, et cependant il faudra qu’ils remplissent les engagements pris avec le Gouvernement mexicain sous peines de l’article 11 du décret; s’ils sont heureux ils ne manqueront pas de jaloux et d’ennemis qui leur feront un mauvais parti; les assassinats seront fréquents et ils seront de plus grevés d’impôts par le gouvernement malgré les promesses signées.
Si les malheureux colons suisses ne remboursent pas au gouvernement les avances qu’il aura faites, et s’ils ne se soumettent pas à tous les décrets et vexations qu’on ne manquera pas de faire pour eux, ils seront soumis comme je l’ai dit aux peines de l’article 11 du décret et ils n’auront pas autre chose à faire que de s’engager comme soldats; s’ils veulent se mettre sous la protection du Consulat on se moquera d’eux et du consul car ils seront mexicains par leur engagement et que la Suisse ne peut appuyer sa protection par la force, les menaces ne servant de rien dans ce pays sans cela si ce n’est à s’attirer des vexations et être la risée publique.
Jamais le Mexique n’a eu un gouvernement stable ni un homme dévoué au bien de son pays. Chacun vise au pouvoir pour s’enrichir et flatter son amour propre mais comme tous les présidents sont sans éducation et qu’ils ne savent point se faire aimer par une politique paternelle et juste, ils sont bientôt remplacés par un autre qui pour plaire à son parti commence par renverser et détruire tout ce que son prédécesseur a fait. Comment voulez-vous, très honorés Messieurs, qu’au milieu d’un pareil état de choses des engagements pris envers des particuliers soient maintenus; cela ne s’est pas encore vu dans ce pays.
Pour que vous puissiez vous faire une idée de la confiance qu’on peut avoir dans les engagements du Gouvernement mexicain, je vous dirai qu’il est arrivé plus d’une fois, et que cela arrive encore que trop souvent, que le gouvernement après avoir donné par exemple des bons sur la douane de Santa Cruz ou sur ses agents pour payer d’anciennes dettes dues à des négociants, envoyait un contre ordre par courrier extraordinaire de façon que le malheureux ne recevait absolument rien lorsqu’il se présentait pour toucher. Comme il est impossible de faire un procès au gouvernement, il fallait de nouvelles démarches et des années pour, en fin de compte, ne rentrer que dans une partie de la somme.
Pour les 10 millions de la vente de la Mesilla, personne ne se souciait de prendre les traites du Gouvernement sur les Etats-Unis, parce qu’on était persuadé que lorsqu’ici on aurait pris ces traites contre des piastres sonnantes on n’aurait pas été payé à New York. Il a fallu que le gouvernement après deux mois d’essais infructueux pour placer son papier se servît de banquiers étrangers et donnât de bonnes garanties, même offrît une prime.
Si ces 3000 Suisses viennent ici comme soldats, quoique les enrôlements soient défendus en Suisse, ils seront pour le moins aussi malheureux que s’ils venaient comme cultivateurs. Le soldat ici est fort peu payé et encore moins nourri; si la plupart ne recevaient pas chaque jour leur nourriture de leurs femmes, parents ou amis, ils risqueraient fort de mourir de faim; c’est ce qui fait comprendre pourquoi le gouvernement permet que tous les abords des casernes soient remplis par des femmes du matin jusqu’au soir et pourquoi on en voit toujours une nuée à la suite des corps d’armée.
Le soldat et surtout l’officier, outre qu’il aurait droit à sa paie, d’autant plus qu’elle est minime, ne la reçoit que rarement en entier; il lui est presque toujours dû plusieurs mois, qui une fois passés ne sont plus payés.
Ce n’est pas tout, le soldat pour la moindre faute est battu à coups de bâtons; c’est une boucherie qui soulève le cœur et cependant la loi défend un pareil châtiment. Si un soldat rentre après l’appel ou s’il a bu il reçoit 50 coups de bâtons qui entraînent quelquefois la mort; s’il est de corvée et que devant balayer la rue devant la caserne il laisse un brin de paille, ceci est à la lettre, il reçoit un furieux coup; si parmi les malheureux qui sont de corvée il se trouve un caporal, celui-ci est obligé toutes les fois qu’il reçoit un coup de bâton, de frapper avec force tous ceux qui sont sous ses ordres et malheur à celui qui lèverait la tête malgré qu’il n’aurait rien fait. Voilà la barbarie de ce pays. Pendant demi-heure que dure le balayage de la rue par 8 ou 10 hommes, je puis certifier que chacun reçoit 12 à 15 coups qui doivent laisser des marques terribles pendant des journées.
Supposant le cas que vu le nombre et la crainte ils soient payés et qu’ils obtiennent même des faveurs, ils seront détestés par la population qui ne les combattra pas ouvertement mais les décimera par de lâches moyens.
La protection qu’ils obtiendront du président pourra fort bien devenir illusoire lorsqu’un autre président arrivera au pouvoir.
Si les Suisses qui seront engagés comme colons mais pour être militaires une fois arrivés sur le sol mexicain restaient bien unis, ils pourraient maintenir la tranquillité, ramener la confiance et être tout-puissants dans la ville où ils seraient car le président ne pourrait rien faire sans eux, mais point du tout dans le reste de la République.
Ajoutez, très honorés Messieurs, aux réflexions qui précèdent, que Monsieur Pacheco est connu, surtout ici, comme un homme sur la moralité duquel il ne faut pas compter, qu’il est fort rusé et que tous les moyens sont bons pour obtenir de l’argent et arriver au but qu’il s’est proposé.
La révolution qui a pris naissance dans le sud prend des dimensions effrayantes; les provinces du nord se soulèvent à la voix de généraux qui étaient pour le président Santa Anna, lors de sa rentrée dans le pays mais qui sont maintenant fatigués de son despotisme. J’ai la ferme conviction que bientôt nous aurons un autre président; on croit généralement que ce sera Ceballos qui aussitôt au pouvoir baissera les droits de plus de 60%.
Plus j’examine le décret de colonisation plus je vois qu’il est inexécutable tel qu’il est car:
1° La division des terrains appartenant au gouvernement et à des particuliers, l’arpentage à faire, les plans à dresser, la répartition de ces terrains aux colons, enfin la construction des habitations, tout cela demandera non quelques mois mais des années d’autant plus que l’ouvrier est très mou dans ce pays.
2° Il est de toute impossibilité que les colons puissent en deux ans rembourser les avances qui leur auront été faites pour leur passage et frais de transport de leur bagages, ceux-ci sont de 100 à 130 [?]par 400 livres; le bois des malles et caisses payant comme marchandises.
3° Les peines de l’article 11 contre ceux qui ne pourront pas remplir leurs engagements envers le gouvernement sont tellement fortes qu’en supposant que le colon puisse aussitôt son arrivée trouver son terrain et sa maison, je le déconseillerais encore de venir s’établir dans ce pays.
Si vous avez connaissance des enrôlements qui suivant toute probabilité se font en Suisse et que vous les tolériez, c’est que vous avez, je n’en doute pas, de très bonnes raisons pour cela; mais je dois comme votre consul vous renseigner sur ce pays. Si je mets tant d’insistance à déconseiller l’émigration de mes compatriotes, c’est que je ne prévois pour eux que déceptions et malheur sans pouvoir leur être d’aucun secours lorsqu’ils seront ici.
Si vous désirez plus d’informations, Monsieur Wölflin, consul mexicain4, qui a vécu bien des années ici, remplissant les fonctions de consul de la Confédération, se fera un plaisir et un devoir, je n’en doute pas, de vous les donner.
Pour que vous jugiez de l’état de ce pays, je vous envoie le journal même qui fait mention d’horreurs commises par une bande de voleurs à Tepic.5 Les mêmes détails ont été reproduits et augmentés par tous les journaux mexicains. De pareilles atrocités se reproduisent malheureusement que trop souvent et dans plus d’un district de la République.6
- 1
- Lettre: E 2/1371.↩
- 2
- Non reproduite.↩
- 3
- Décret du 16 février 1854, transmis au Département de l’Intérieur, non retrouvé.↩
- 4
- Le Conseil fédéral avait accordé le 17 août 1852 à BenoîtWölflin, à Zurich, l’exéquatur en qualité de vice-consul du Mexique en Suisse (FF 1852 III, p. 73). Il avait été consul de Suisse au Mexique de 1836 à 1845.↩
- 5
- Non retrouvé.↩
- 6
- Dans sa séance du 27 novembre 1854, le Conseil fédéral décide de répondre au Consul «wol habe man H. Pacheco in der Schweiz bemerkt, allein derselbe müsse sich von der Unmöglichkeit der Realisirung seiner allfälligen Projekte bald überzeugt haben» (E 1004 1/19, no 4759), et se propose de publier une mise en garde.↩


