Language: French
28.7.1943 (Wednesday)
Le Ministre de Suisse à Rome, P. Vieli au Chef du Département politique, M. Pilet-Golaz
Political report (RP)
Après le renversement du Duce par le Grand Conseil du fascisme et le Roi, le Ministre Vieli a pu s’entre tenir avec D. Grandi, qui lui a relaté le déroulement des événements et lui a révélé son rôle personnel. L’atmosphère de fête et d’insouciance qui règne dans la Ville éternelle. Le nouveau Gouvernement italien est composé de militaires et fonctionnaires. Selon Vieli, la Suisse a perdu en Mussolini un ami fidèle et absolument sincère.

Classement thématique série 1848–1945:
2. RELATIONS BILATÈRALES
2.14. ITALIE
2.14.2. RELATIONS POLITIQUES
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Printed in

Antoine Fleury et a. (ed.)

Diplomatic Documents of Switzerland, vol. 14, doc. 396

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Bern 1997

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dodis.ch/47582
Le Ministre de Suisse à Rome, P. Vieli au Chef du Département politique, M. Pilet-Golaz1

Confidentiel

Dans mon rapport No 28, du 23 juillet2, je vous ai écrit textuellement ce qui suit: «Je ne puis me défaire de l’impression que la dynastie est en grand danger et que seul un acte d’héroïsme de la part du Roi... pourrait encore sauver la situation.»

Quelques heures plus tard, je reçus l’information que je vous communiquai vendredi après-midi par télégramme chiffré3. Les événements, il est vrai, ne se déroulèrent pas exactement comme je vous les avais télégraphiés. Mais le fond même de ma communication se référant à un prochain renversement du régime s’est vérifié exact depuis lors. Je tiens à dire immédiatement que je ne considère nullement comme exclu que l’abdication du Roi, que j’avais prévue, ne devienne également sous peu un fait historique, bien que, pour le moment du moins, le Souverain semble avoir reconquis en partie sa popularité.

Mais passons aux événements qui viennent de se dérouler et dont je tiens à vous tracer l’historique sur la base même d’informations qui m’ont été données par deux membres du Grand Conseil Fasciste, MM. Grandi et Bastianini.

M. Grandi, que je connais depuis mon premier séjour en Italie4 et avec lequel je me suis très lié depuis le mois de février dernier, m’a prié dès lundi matin de passer chez lui pour me faire une communication. Il m’a envoyé un petit billet par un fonctionnaire du Ministère des Affaires étrangères, disant qu’il serait venu personnellement me voir s’il n’avait craint qu’en ces temps agités on n’interprétât faussement sa visite à la Légation. Je me suis rendu alors auprès de lui. L’impression que j’eus en entrant fut de me trouver dans une espèce de tribunal révolutionnaire. M. Grandi me reçut de suite avec une très grande cordialité, me disant: «Je vous considère comme un ami et tiens à vous expliquer ce qui s’est passé. L’auteur de ce qui est arrivé et qui en est responsable et coupable est assis devant vous». Il faut relever qu’à plusieurs reprises durant ces derniers mois M. Grandi et moi avions échangé très franchement nos opinions sur la situation politique interne de l’Italie, ainsi que sur sa position politique internationale presque sans issue. Il me fit alors l’historique des événements de la façon suivante:

Sur son instigation et celle de quelques autres fascistes de la première heure autrefois très dévoués au Duce, ce dernier s’est finalement décidé, bien qu’extrêmement à contrecœur, à convoquer le Grand Conseil Fasciste qui ne s’était plus réuni depuis le 7 décembre 1939. Dieu sait pourtant qu’il s’agissait d’un corps législatif bien restreint, créé par M. Mussolini uniquement dans le but de pouvoir gouverner à sa façon tout en conservant une certaine apparence de légalité. Mussolini semblait ne se douter de rien; il ne voulait simplement plus rendre compte de ses actes gouvernementaux à des hommes dont il savait qu’ils avaient encore conservé un jugement indépendant.

Lorsque Grandi, dans un discours de deux heures au cours duquel il fit une violente et sévère critique de la politique de Mussolini, eut soumis l’ordre du jour que je vous ai communiqué avant-hier par télégramme chiffré5 - que la presse italienne a d’ailleurs reproduit hier en entier - Mussolini s’opposa avec force à l’acceptation de cet ordre du jour. Il s’ensuivit une discussion d’une telle passion et d’une telle violence, ainsi que me l’a dit M. Grandi personnellement, qu’à plusieurs reprises il mit la main sur les bombes dont il avait eu soin de remplir ses poches. Toujours selon lui, des scènes indescriptibles se sont produites, surtout entre Mussolini et son gendre Ciano.

Un second ordre du jour fut présenté par Scorza, Secrétaire du Parti fasciste, tendant celui-ci à renforcer le pouvoir dictatorial du Duce. Cet ordre du jour Scorza, ainsi que je vous l’ai télégraphié, obtint 7 voix contre 19 en faveur de l’ordre du jour Grandi. Puis vint le troisième ordre du jour, celui de Farinacci, visant tout simplement à la remise de tous les pouvoirs de l’Etat aux Allemands. Farinacci s’est donc révélé celui que tout le monde depuis longtemps soupçonnait être: un véritable Quisling italien.

Mussolini dut finalement se rendre compte que ses collaborateurs les plus anciens et les plus fidèles, les combattants de la première heure, se dressaient contre lui. Il déclara alors accepter la votation et vouloir présenter sa démission au Roi. Toutefois il ne croyait pas encore au sérieux de la situation et semble avoir nourri durant une grande partie de la journée de dimanche un faible espoir que la discussion et la votation de la veille n’auraient aucune suite et qu’il pourrait passer outre.

Les signataires de l’ordre du jour Grandi, cependant, demandèrent au Souverain de convoquer Mussolini qui se rendit auprès du Roi dans la soirée de dimanche, alors qu’une très grande agitation régnait déjà. Le Roi lui dit qu’il avait connaissance de la décision du Grand Conseil Fasciste, qu’il était décidé à revenir à la Constitution et que, par conséquent, il avait chargé le Maréchal Badoglio de former un nouveau Gouvernement. Il paraît que cette communication foudroya Mussolini. En sortant du Palais Royal, sa voiture n’était plus là: on le fit monter dans une ambulance de la Croix-Rouge qui le ramena chez lui à Villa Torlonia. Entre-temps, les échos de ce qui s’était passé s’étaient propagés en ville où d’ailleurs, depuis samedi déjà, circulaient divers bruits concernant un coup d’Etat. En un clin d’œil, les places et les rues du centre de la ville, ainsi que la place située devant le Quirinal s’étaient remplies d’une foule qui n’avait pas une attitude hostile ou subversive, mais qui criait sans cesse: «Vive l’Italie! Vive le Roi! Vive Badoglio!». Les manifestations ont duré toute la nuit. Des groupes de personnes circulaient en chars ou en camions dans les rues, chantant et brandissant des drapeaux et des images du Roi. A noter cependant déjà quelques manifestations d’une note un peu différente. A Piazza Venezia, on criait: «Abbasso Mussolini!». L’un de mes collaborateurs qui s’y trouvait en voiture fut arrêté par la foule qui plaça sur ses genoux un buste en gypse de Mussolini, lui intimant de cracher dessus. Lorsqu’il s’y refusa, disant qu’il était étranger, il fut giflé. Plus inoffensif et même sympathique fut l’incident arrivé à un autre de mes collaborateurs qui circulait également en voiture. La foule, après avoir mal parlé des étrangers, aperçut le drapeau suisse et manifesta aussitôt sa sympathie en criant: «Evviva la Svizzera, un paese libero. Adesso anche noi siamo liberi! ».

Lundi, la ville tout entière était en fête et arborait les drapeaux. Les magasins restèrent fermés et la population fit preuve d’une gaîté absolument inaccoutumée depuis le début de la guerre. Les rues évoquant des dates fascistes changèrent aussitôt de noms. C’est ainsi, par exemple, que Via XXIV Marzo (date de la fondation des faisceaux) devint «Via délia Libertà».

J’ai traversé lundi matin une grande partie de la ville, voulant mieux me rendre compte des événements en cours et de l’atmosphère qui régnait parmi la population à laquelle je me suis mêlé. Partout les insignes fascistes furent arrachés aux applaudissements de la population. Je n’ai pu m’empêcher de penser au drame shakespearien «Jules César». Jamais je n’aurais cru possible une telle rapidité du revirement des sentiments populaires. J’eus cependant l’impression que la joie du peuple provenait davantage de l’idée que la paix se dessinait à l’horizon que du sentiment d’être libéré du joug fasciste. Certes, ce dernier sentiment s’est manifesté chez bien des citoyens, surtout chez ceux qui exprimaient leur joie avec plus de modération. En passant par la ville, j’arrivai devant le journal «Il Tevere», de tendances fascistes très prononcées, dont le siège brûlait. Chose curieuse, presque jour pour jour, j’assistai, il y a 19 ans6, par un pur hasard, à la démolition du bâtiment et de l’imprimerie du journal démocrate «Il Mondo», du député Amendola, dont le dernier Secrétaire du Parti fasciste7 est accusé d’être l’un des assassins. Les librairies fascistes furent dévalisées et tous les livres et publications jetés à la rue et brûlés.

Pendant toute la journée, le peuple donna libre cours à sa joie, avec une insouciance qui m’impressionna quelque peu. Il semblait avoir oublié que la guerre durait toujours et que bien des douleurs l’attendaient encore. Je crains que le réveil ne survienne très rapidement et que les dures réalités de la guerre ne provoquent de terribles désillusions à ces gens trop excités. C’est alors que les événements risqueraient de prendre une tournure très grave, tout comme le drame shakespearien, et que les cris: «Vive le Roi! Vive l’Italie!» pourraient faire place au chant de l’Internationale et aux cris de «Vive Lénine!».

Les promoteurs du mouvement se rendent parfaitement compte de ce danger, mais comme Grandi me l’a dit, ils se sont sentis obligés d’agir dans l’intérêt de la Patrie. Pour prévenir tout mouvement subversif, l’état de siège a été déclaré dès lundi à midi. Cet état de siège implique naturellement bien des complications, aussi pour le corps diplomatique. Dès 9 h. 1/2 du soir, personne ne peut quitter son habitation. Les volets doivent être fermés (ce qui est particulièrement désagréable par les chaleurs insupportables actuelles): Toute une série de mesures que je ne peux vous rapporter ici. Les communications télégraphiques et téléphoniques avec l’étranger furent coupées dans la nuit de dimanche à lundi. Lundi matin, j’ai essayé de me mettre en rapports téléphoniques avec vous, mais sans résultat. Je me suis alors adressé au Nonce, comme doyen du corps diplomatique, pour demander que l’on fasse une démarche collective afin d’obtenir au moins pour le corps diplomatique la possibilité de téléphoner et de télégraphier avec son propre Gouvernement. Le Nonce réunit tous les Chefs de mission lundi après-midi en une séance qui ne se distingua pas par un ordre particulièrement parfait; les désirs les plus impossibles furent exprimés qui n’avaient vraiment aucun rapport avec la situation du moment. Nous avons tout de même pu obtenir que les communications téléphoniques officielles soient de nouveau admises et que les télégrammes puissent être expédiés. De plus, nous reçûmes des laissez-passer spéciaux nous permettant de circuler, aussi en automobile, même après le couvre-feu.

A part Milan, où quelques échauffourées semblent s’être produites, tout le pays est parfaitement calme. La suppression des insignes fascistes ne fut nullement générale dans toutes les contrées. En Ombrie, en Toscane, dans les Marches, le fascisme continue à maintenir sa position et toutes les organisations fascistes fonctionnent comme par le passé. On m’a cependant rapporté que le nouveau Gouvernement aurait l’intention de dissoudre le Parti, ce que je considérerais comme une erreur.

En ce qui concerne le nouveau Gouvernement, il est exactement celui que je vous annonçais dans mon télégramme de lundi dernier, c’est-à-dire uniquement composé de militaires et de fonctionnaires, sans aucune couleur politique. M. Grandi lui-même m’a dit: «Nous tous qui étions des hommes politiques sommes trop compromis par la politique fasciste des dernières années pour pouvoir immédiatement reprendre la direction des affaires de l’Etat».

Aujourd’hui, je suis allé voir Bastianini dans sa maison privée. Lui aussi m’a dit que la politique du Duce ne pouvait plus être tolérée. Tout en reconnaissant, comme Grandi, les qualités exceptionnelles de Mussolini, il a dit qu’il était devenu de plus en plus solitaire ces dernières années. Il ne recevait plus ses anciens collaborateurs les plus fidèles et ne supportait autour de lui que des créatures absolument inférieures et qui n’émettaient jamais une opinion propre: des gens qu’on appelle en anglais «Yesmen». C’est ainsi que Bastianini a donné aux derniers Secrétaires du Parti fasciste les qualificatifs suivants: «Starace, un vaurien, bête et sans caractère»; «Serena, une nullité complète»; «Muti, un primitif capable de lancer des bombes d’un avion, mais faux, un rien du tout»; «Vidussoni, le plus parfait crétin qu’on n’ait jamais rencontré». C’était le byzantinisme dans sa forme la plus extrême. Voilà ce qui a démoli Mussolini, son régime et, malheureusement, son pays.

Cependant, la Suisse a perdu en Mussolini un ami fidèle et absolument sincère, ainsi que Bastianini me l’a encore confirmé. Pas plus tard que lors de son dernier voyage à Feltre, où il rencontra Hitler, Mussolini se serait exprimé au sujet de la Suisse en des termes presque sentimentaux. Quel étrange contraste que cette affection d’un Byzantin parfait pour le pays le plus démocratique du monde! [...]

1
E 2300 Rom/43.
2
Non reproduit.
3
No 22, du 23 juillet, dont voici le texte: Bien qu’émanant de source très sûre, vous rapporte avec toutes réserves information suivante apprise à l’instant: Hier 22 juillet a eu lieu réunion Conseil Couronne et demain 24 juillet se réunira Grand Conseil fasciste compétent pour toutes questions concernant forme d’état et de dynastie, dimanche 25 juillet serait proclamée abdication Roi et Prince héritier en faveur du jeune fils du Prince héritier, avec Conseil de Régence. Mussolini renoncerait au Gouvernement.
4
Cf. ci-dessus No 266, note 9.
5
Non retrouvé.
6
Cf. No 266, note 9.
7
C. Scorza.