Language: French
13.5.1917 (Sunday)
Le Ministre de Suisse à Pétrograd, E. Odier, au Chef du Département politique, A. Hoffmann
Political report (RP)
Entretien avec le Ministre de la Guerre, Goutchkov, sur la situation politique intérieure de la Russie.
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Jacques Freymond et al. (ed.)

Diplomatic Documents of Switzerland, vol. 6, doc. 309

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Bern 1981

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dodis.ch/43584
Le Ministre de Suisse à Pétrograd, E. Odier, au Chef du Département politique, A. Hoffmann1

L’impression au sujet de la situation intérieure de la Russie reste toujours mauvaise. J’ai eu hier l’occasion d’avoir un assez long entretien avec M. Goutchkov, le Ministre de la Guerre que je connais personnellement pour l’avoir vu et reçu à Genève en 1906 lors de la Conférence de Révision de la Convention de Genève. Il m’a reçu au lit, son médecin lui ordonnant le repos nécessaire en raison de l’état défectueux des fonctions du cœur. Il ne m’a pas caché que la situation était grave. Nous sommes, m’a-t-il dit en substance, sur le bord du gouffre et c’est miracle si nous ne nous y abîmons pas. Le Gouvernement Provisoire jouit dans toute la Russie d’une véritable autorité morale. Il fait tout ce qu’il est humainement possible pour le rétablissement de l’ordre et l’organisation de la Société nouvelle, mais le pouvoir effectif, la force matérielle nous font défaut, et c’est l’autre gouvernement, le Comité des Ouvriers et Soldats, qui les possèdent. Notre position est très embarrassante: d’un côté nous avons le sentiment que le Gouvernement pour pouvoir agir efficacement doit être homogène, uni. Si nous y faisons entrer des représentants des Ouvriers et Soldats, il y aura divergence d’opinions, discussions, luttes, pertes de temps. D’un autre côté c’est anormal que nos décisions puissent être rendues vaines par la volonté contraire de ce gouvernement latéral, issu d’une collectivité sans mandat. La solution sera peut-être que nous passions la main à ce Comité des Ouvriers et Soldats qui devra alors assumer les responsabilités qu’il esquive actuellement. Mais quel usage fera-t-il de son pouvoir? C’est là l’inconnu et le danger.

Au point de vue de la guerre, si l’armée avait pu rester ce qu’elle était au moment où la révolution a éclaté, nous aurions maintenant la possibilité d’obtenir des succès importants et peut-être décisifs pour la fin de la guerre. Les Allemands ont dû dégarnir leur front oriental d’un grand nombre de divisions; ils n’ont laissé que des troupes de moindre valeur incapables d’une forte résistance. Mais notre armée a été infectée du virus révolutionnaire de l’indiscipline et actuellement elle est très affaiblie et désorganisée. Beaucoup d’hommes désertent pour aller dans leurs villages participer à la curée des terres enlevées aux propriétaires.

Lui ayant demandé s’il pensait que des concessions faites à temps par l’Empereur en novembre ou décembre dernier eussent pu éviter la Révolution, Goutchkov me répondit:

«L’Empereur ne les aurait jamais faites. Sans être inintelligent, l’Empereur Nicolas n’a pas de caractère, il est plein de petitesses, rusé, sournois, reprenant d’une main ce qu’il accorde de l’autre; en outre, paresseux, désireux d’éloigner toute responsabilité pénible et désagréable, très influencé surtout par l’Impératrice qui était opposée à toutes concessions où elle voyait un affaiblissement du principe monarchique. Convaincus de l’impossibilité d’amener l’Empereur à des réformes de plus en plus exigées par l’opinion, nous avions, quelques amis et moi, préparé un pronunciamento militaire. J’avais à mes côtés Teretchenko, le Ministre actuel des Finances, Nekrasov, aussi ministre, le prince Wasemski qui fut tué pendant la révolution. Il s’agissait de s’assurer la coopération de quelques régiments en gagnant les officiers que les soldats auraient suivis. Le moment venu nous aurions fait une révolution de palais, obligé l’Empereur à abdiquer en faveur de son fils, sous la régence de son frère Michel. Un gouvernement libéral aurait été formé. Il nous fallait encore un mois pour être prêts, mais la révolution a éclaté spontanément et nous avons été devancés et distancés par l’impétuosité du mouvement. Au cours de manifestations populaires occasionnées par la cherté des vivres et le désir de paix, quelques individus armés se sont emparés de l’Arsenal, ont distribué des fusils à la foule et ont circulé aux cris de Vive la Révolution. La troupe a opposé un semblant de résistance puis a fait cause commune avec les émeutiers. Ce qui a prolongé la lutte c’était la distribution de groupes de policiers manœuvrant des mitrailleuses et tirant sur la foule du haut des toits des maisons. On fit la chasse à ces «gardanes» déguisés en soldats et c’est dans cette catégorie qu’il y eut le plus de victimes.»

Le Président du Gouvernement Prince Lvov a écrit au Président de la Douma Rodzianko et au Comité des Ouvriers et Soldats deux lettres de contenu identique, exprimant l’opinion du Gouvernement qu’il y aurait lieu actuellement d’appeler aux responsabilités du pouvoir des représentants des diverses forces actives de la révolution.

D’après les journaux d’hier le Comité des Ouvriers et Soldats aurait décliné cette invitation. Il veut probablement rester dans la coulisse et tout diriger en laissant la responsabilité au Gouvernement Provisoire; ou bien il est pour le tout ou rien, attendant son heure. Quoiqu’il en soit le dualisme qui a existé depuis le commencement aboutit à une crise fatale dont l’issue n’est pas encore visible. De toute manière la Russie paraît très affaiblie par la violente secousse qu’elle a éprouvée; aussi le mécontentement est-il grand dans le milieu des états-majors alliés. Un officier d’état-major disait hier soir devant moi que l’Angleterre aurait notifié au Gouvernement Provisoire que si la Russie concluait une paix séparée, l’Angleterre et le Japon interviendraient dans les affaires de la Russie pour rétablir l’ordre et réorganiser la résistance aux Allemands. Que va-t-il sortir de tout cela?

1
Rapport politique: E 2300 Petersburg, Archiv-Nr. 3.