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Diplomatische Dokumente der Schweiz, Bd. 6, Dok. 258
volume linkBern 1981
Mehr… |▼▶Aufbewahrungsort
| Archiv | Schweizerisches Bundesarchiv, Bern | |
▼ ▶ Signatur | CH-BAR#E2300#1000/716#820* | |
| Alte Signatur | CH-BAR E 2300(-)1000/716 363 | |
| Dossiertitel | Petersburg, Politische Berichte und Briefe, Militärberichte, Band 3 (1914–1917) | |
| Aktenzeichen Archiv | 131 |
dodis.ch/43533
En vous confirmant mon télégramme no 152 expédié en réponse à votre dépêche3 et ainsi libellé: «Croyons pas à danger immédiat. Situation difficile, sérieuse», j’ai l’honneur de vous adresser les renseignements suivants: Ce qui fait la gravité de la situation politique actuelle c’est l’opposition fondamentale qui existe entre le Conseil des Ministres actuellement en fonction et la majorité de la Douma d’Empire. Le cabinet actuel comprend comme président (sans portefeuille) le Prince Michel Galitzine, dont l’activité en dernier lieu s’exerçait dans les institutions de la Croix-Rouge russe. Rien dans ses fonctions antérieures ne semblait le désigner pour le poste élevé auquel la faveur impériale l’a appelé. On raconte même que le rescript impérial lui conférant la Présidence du Conseil a d’abord été porté à un homonyme, le Prince Galitzine-Mourasine connu comme littérateur. Le Prince Michel Galitzine par ses opinions politiques appartient au parti ultraconservateur. On lui attribue ce propos que le seul homme qu’il estimât à la Douma était Markov II, interrupteur incorrigible qui fut dernièrement exclu de la Chambre pour 30 séances, après avoir insulté en pleine séance le Président de la Douma Rodzianko. Comme Ministre de l’Intérieur il y a Protopopov, ancien vice-président de la Douma, grand industriel, fort riche. On dit à son sujet que l’Empereur, trompé par l’ex-premier Stürmer qui l’aurait recommandé à Sa Majesté comme pouvant par ses antécédents servir de pont entre le Gouvernement et la Douma, se serait laissé guider par cette considération dans le choix du ministre (au début gérant du Ministère) de l’Intérieur. Or, Protopopov est au plus mal avec la Douma; je crois déjà vous avoir signalé le fait qu’à une réception au Palais le Président Rodzianko aurait refusé de lui donner la main et d’avoir aucun entretien avec lui, et que le ministre a été rayé de la liste des membres de la fraction (octobriste) dont il faisait partie.
On se demande donc comment l’Empereur, qui a souligné dans son rescript au Président du Conseil la nécessité d’une collaboration étroite du Gouvernement et des Chambres législatives pour l’application de toutes les forces du pays à ce but primordial, la guerre conduite jusqu’à une victoire complète, comment, dis-je, le chef de l’Etat peut se représenter cette collaboration entre un Ministère où figurent le Prince Galitzine et M. Protopopov et la Douma d’Empire présidée par M. Rodzianko qui interdit à Protopopov de lui adresser la parole.
En fait, les Chambres qui devaient se réunir le 12 janvier, sont prorogées au 14 février et si l’on en croit les bruits qui courent, ne seront pas même convoquées pour cette dernière date. Si cependant elles siègent à partir du 14 février, on s’attend à des démonstrations très violentes contre le Ministère et dans ce cas la dissolution serait imminente. Comment l’opinion publique accueillera-t-elle une semblable mesure? S’il s’agissait d’un autre pays, on dirait qu’une crise politique redoutable s’en suivrait. Mais en Russie! Vous trouveriez plus d’une personne bien placée pour juger les événements, qui vous dirait: bah! Certains journaux crieront (dans la mesure où la liberté de crier leur sera laissée), puis le bruit s’apaisera et la bureaucratie continuera comme par le passé à expédier tant bien que mal, plutôt mal que bien, les affaires courantes.
L’extrême renchérissement des denrées aidant, y aura-t-il des émeutes partielles, comme il y en eut une à Moscou dans les premiers jours de janvier, à ce que l’on assure? C’est fort possible. Fera-t-on appel à la troupe? Et la troupe marchera-t-elle? C’est probable. Des détachements de cosaques ont déjà fait leur apparition sur certaines artères. Ceux-là ne demandent qu’à frapper à coups de nagaïka. On a beaucoup parlé de l’esprit révolutionnaire qui animerait la garde impériale dont le chef est le Grand-Duc Paul. Le fils de ce dernier Dimitri Pavlovitch, dont il a été question à propos du meurtre de Raspoutine, vient d’être mis en disgrâce et renvoyé dans un gouvernement éloigné. Il en est de même du Grand-Duc Nicolas Nicolaievitch connu comme amateur d’art et d’histoire, mais qui est considéré comme un esprit dangereux et n’a pas de sympathie à la Cour.
L’existence d’un parti de fronde, dans une partie de la famille impériale, paraît hors de doute. Mais il semble que l’Empereur, très isolé au sein de la famille impériale, se serait ressaisi et ait fait acte d’autorité à l’égard des collatéraux récalcitrants. Les personnes qui reviennent du front ne donnent pas de mauvais renseignements sur l’état d’esprit des troupes en général.
Ce qui serait le plus néfaste, ce serait une grève des employés des chemins de fer qui arrêterait tout le ravitaillement de l’armée et celui de l’arriére. Mais tout ce qui est chemin de fer est militarisé et des tentatives de sabotage ou de grève des bras croisés seraient impitoyablement réprimées. Ici encore tout dépend de l’état d’esprit des troupes.
Il ne faut pas non plus perdre de vue que, malgré les atteintes subies par le prestige du trône, il existe encore dans le peuple russe une sorte de crainte révérentielle de la personne du Tsar souverain temporel et spirituel.
La bureaucratie, cette lourde et volumineuse organisation gouvernementale, très intéressée au maintien du régime actuel, peut aussi être comptée au nombre des éléments de résistance à tout mouvement politique sérieux. Les bancs de l’Université sont déserts, les étudiants ayant été recrutés pour l’armée: c’est un foyer d’agitation de moins.
Les ouvriers, qui travaillent en grand nombre pour les usines de guerre, gagnent des salaires de 10 à 15 roubles par jour en sorte qu’ils ne se plaignent pas matériellement.
Je ne crois donc pas, en résumé, que tant que la guerre durera il puisse se produire un changement dynastique, ni une révolution sociale pour laquelle l’organisation manquerait actuellement. Quand viendra la paix, surtout si elle ne satisfait pas les ambitions russes, il pourra bien y avoir des comptes à régler entre le pouvoir et la société. Mais nous n’en sommes pas encore là.


