Sprache: Französisch
2007
Revue d'histoire de la Shoah, Spoliations en Europe, N°186, janvier-juin 2007.
Bibliographischer Hinweis (Bib)
Sommaire :
Editorial / G. Bensoussan [cf. plus bas] cf.
Spoliations en Europe. Dossier préparé par Jean-Marc Dreyfus et Georges Bensoussan.
- L'"aryanisation" économique et la spoliation pendant la Shoah. Une vision européenne / Jean-Marc Dreyfus, pp. 15 ss.
- Allianz Versicherung sous le Troisième Reich / Gérald D. Feldman, pp. 43 ss.
- Les "aryanisations" de la Degussa AG. Histoire et bilan / Peter Hayes, pp. 53 ss.
- Le processus d'"aryanisation" à Hambourg / Frank Bajohr, pp. 89 ss.
- Stigmatisés, discriminés, pillés. Les lois fiscales antisémites dans l'Allemagne du Troisième Reich / Suzanne Meinl, pp. 109 ss.
- L'accélération de la spoliation et de l'émigration forcée. Le "modèle viennois" et son influence sur la politique antijuive du Troisième Reich en 1938 / Hans Safrian, pp. 131 ss.
- Les "activités d'aryanisation" de la Bömische Escompte-Bank dans le protectorat de Bohême et de Moravie entre 1939 et 1945 / Drahomir Jancik, pp. 165 ss.
- Pillage et (non) restitution des oeuvres d'art aux Pays-Bas (1940-2001) / Gerarld Aalders, pp. 195 ss.
- Le pillage dans le secteur diamantaire en Belgique / Eric Laureys, pp. 217 ss.
- La spoliation des biens juifs dans l'Italie fasciste. De la limitation à l'anéantissement / Marie-Anne Matard-Bonucci, pp. 249 ss.
- La rivalité franco-allemande et l'"aryanisation" : adoption d'une nouvelle politique en France (1940-1944) / Jean-Marc Dreyfus, pp. 273 ss.
- La spoliation des biens juifs dans le Lot-et-Garonne / Alexandre Doulut, pp. 291 ss.
- La spoliation des Juifs à Montpellier et dans l'Hérault / Michaël Iancu, pp. 329 ss.
- Historiographie et chronologie de l'"aryanisation" en zone sud / René Dray-Bensoussan, pp. 353 ss.
- La saisie des biens juifs en Roumanie / Jean Ancel, pp. 379 ss.
- La spoliation des "biens juifs" dans le commissariat général des Territoires de l'Est (1941-1944) / Martin Dean, pp. 393 ss.
- Les spoliations, la Suisse et les Suisses (1933-1946). Un survol des recherches récentes sur les banques suisses / Marc Perrenoud, pp. 411-437.
Résumé :
De chapitre négligé de l'historiographie de la Shoah, les spoliations sont devenues depuis le milieu des années 1990 l'un de ceux parmi les plus étudiés. La production savante est considérable, elle concerne presque tous les pays d'Europe, générant thèses, articles, ouvrages et rapports officiels. Il est vrai que le « volet économique » de la Shoah a mobilisé un nombre important d'administrateurs, allemands ou non, pour recenser les biens, les placer sous administration provisoire, les liquider ou les vendre. Les procédures ont été multiples, variables selon les pays, les types de biens, les propriétaires spoliés, allant de la mobilisation bureaucratique complexe et « moderne » au vol pur et simple. Ce numéro de la Revue d'histoire de la Shoah expose les éléments les plus importants de cette production intellectuelle récente. Ces recherches ont été développées dans un contexte bien particulier, puisqu'elles ont pour la plupart, et dans un premier temps, été commanditées par des organismes qui, hors du champ universitaire, répondaient à des demandes politiques et mémorielles tandis que se multipliaient les procès en Europe et aux États-Unis. Un choix des travaux les plus significatifs est proposé ici, qui entend montrer la diversité des procédures, balayer l'Europe d'est en ouest et du nord au sud en traitant de l'ensemble des types de biens spoliés. Les auteurs viennent de près de dix pays différents. Ces travaux sont présentés pour la première fois en français
"EDITORIAL:
La question des spoliations (et des restitutions) semble aujourd'hui occuper le devant de la scène historiographique du génocide des Juifs d'Europe, induisant à tort l'idée qu'il en fut toujours ainsi. En réalité, le thème ne s'impose vraiment que depuis moins d'une vingtaine d'années. Le sujet est traité de 1946 à 1950 dans Le Monde juif (nom d'origine de la Revue d'histoire de la Shoah) sous l'angle exclusif des restitutions. Puis il passe à la trappe pour une quarantaine d'années (cf. Renée Dray-Bensousan) et ne réapparaît qu'en 1992 pour donner lieu, en 1999, à un premier dossier conséquent. L'accélération des travaux en histoire économique depuis vingt ans est concomitante des restitutions versées aux rescapés vieillissants, concomitante aussi d'une parole et d'une mémoire moins entravées et capables de formuler des questions difficiles. En février 1997, le Premier ministre français, Alain Juppé, met en place la Commission dite Mattéoli (du nom du président du Conseil économique et social de l'époque), chargée d'établir le bilan des spoliations et de dessiner les restitutions à venir. Son rapport final est rendu en avril 2000, en même temps que se multiplient les thèses d'histoire économique sur ce sujet (dont celle de Jean-Marc Dreyfus, auteur d'un travail sur les banques françaises). L'erreur serait de croire qu'on savait peu de chose avant 1987. En réalité, on savait beaucoup dès 1945, mais ici comme ailleurs, ce savoir ne pouvait pas être entendu. Il ressurgit dans les années 1990 par le biais des dépôts de plaintes. Le chemin parcouru alors est considérable. En juin 1998, dans un numéro intitulé « 'Propre. En ordre.' La Suisse dans la Seconde Guerre mondiale », notre revue tentait de faire un point historiographique. Or, depuis cette date, les connaissances sur le sujet ont beaucoup avancé, nous dit l'historien suisse Marc Perrenoud. Et ce qui vaut de la Suisse vaut tout autant d'autres nations, en particulier d'Europe occidentale. C'est très tôt que furent posées des questions politiques, dont celle-ci, capitale entre toutes : la spoliation des biens juifs fut-elle une cause majeure du génocide ? La politique d'expropriation avait-elle pour corollaire inévitable l'assassinat dès lors que les Juifs spoliés étaient réduits à l'état de mendiants et devenaient une charge pour la collectivité ? En transformant les Juifs en miséreux, l'Allemagne avait fait d'une population industrieuse une masse de réprouvés. Au début de l'automne 1938, Bürckel, commissaire du Reich pour l'Autriche, déclarait qu'« on ne peut tout de même pas envisager de transformer le Juif en rentier ». Il pensait alors à l'expulsion. Mais qu'adviendra-til lorsque l'expulsion ne sera plus possible, les Alliés ayant eux aussi fermé les portes de l'immigration ? Dans son étude sur le secteur du diamant en Belgique, Éric Laureys explique que la déportation des Juifs a commencé aussitôt que fut bouclée la liquidation des entreprises juives. « Heureuse opportunité», conclut-il'
Le pillage des biens juifs fut de grande ampleur. Fut-il pour autant un mobile des tueries génocidaires ? Dans les territoires de l'Est, par exemple, le vol a beaucoup rapporté à des millions de personnes, mais le butin des spoliations ne constitua qu'à peine 3 % du budget de l'administration civile allemande. Dans l'histoire des spoliations comme en d'autres domaines, l'année 1938 marque une radicalisation du régime et voit le cours des événements s'emballer.En étudiant le processus d'« aryanisation » à Hambourg, l'historien Frank Bajohr montre qu'avant 1937 prévalait encore une certaine forme de retenue' Comme si Berlin craignait l'« opinion » internationale et, plus encore peut-être, les retombées néfastes de la spoliation sur le chômage. À cette époque encore, comme le montre aussi la politique menée par la firme allemande Degussa (IG Farben), l'indemnisation des propriétaires juifs ne fut pas totalement léonine et honteuse. Ceux qui, dès 1933 en particulier, virent venir la catastrophe surent obtenir une indemnisation presque convenable. Mais au fur et à mesure des années, a fortiori à partir de 1938, ce sera là une vaine espérance. La couverture juridique des spoliations fut une constante, toujours inscrite dans le cadre de la loi, fut-elle moralement choquante. La politique d'« aryanisation » des entreprises chimiques « juives », par exemple celle menée par la Degussa, revêtit un habillage juridique impeccable, jamais pris en défaut quand bien même, sur le fond, c'est bien d'un vol qu'il s'agissait. Parmi les méthodes de spoliation, la dénaturalisation fut un outil imparable pour dépouiller les victimes. Après 1935 surtout, cette mesure détruisit matériellement les Juifs qui en étaient frappés : leurs biens étaient saisis et déclarés « propriété de l'État ». À cela s'ajoutaient les taxes à l'émigration pour les partants, les contrôles de devises, la stigmatisation comme « ennemi d'État » qui vous valait la confiscation de vos biens et leur gestion confiée à un entrepreneur « aryen »'Émigrer n'était guère plus avantageux, l'État retenant la plus grande partie du patrimoine. Et derrière lui, des individus ordinaires, pas forcément mus par la haine antisémite, des hommes et des femmes qui surent s'adapter en feignant de ne pas voir la mécanique d'ensemble à laquelle ils participaient et qui plongeait dans la misère des milliers de personnes soudain dépossédées. Avec, à la clé, l'idée que s'ils ne le faisaient pas, d'autres le feraient. Comme le disait en 1937 cet administrateur « aryen » allemand : « À quoi servirait-il de 'nager à contre courant' ? »
L'« aryanisation » étant source de profits considérables, comment résister à la voix qui proscrit ce type d'acquisitions ? La tentation est assez forte pour qu'en août 1944 encore, alors que la reconquête de l'Europe a commencé, la Degussa continue à « aryaniser ». À Hambourg, de février 1941 jusqu'au mois d'avril 1945, il ne se passe pas un jour sans qu'on assiste à une vente aux enchères de biens juifs. Le pillage local aurait empli 4 000 containeurs, et sa valeur aurait avoisiné dix millions de marks (valeur 2000).Quelle place l'antisémitisme a-t-il occupée dans ce processus ? Une place diffuse et omniprésente, mais moins monocausale pourtant qu'on ne le croit. Certes, la recherche des ascendants prit souvent un caractère obsessionnel : il ne s'agissait ni d'un prétexte, ni d'un à-côté de la logique national-socialiste. Peu importe ce que fait le Juif, puisqu'il est coupable par essence. Bon commerçant, il ne peut qu'avoir triché. S'il n'a commis aucun délit, c'est qu'il s'est employé à maquiller ses comptes, etc. On rencontre donc, parmi une petite partie des administrateurs « aryens », des « antisémites pathologiques » qui profitent de la situation. Cela ne suffit pourtant pas à peindre un tableau monochrome de l'Europe. Ainsi, l'Italie adopte-t-elle une législation antisémite en 1938, alors que les 50 000 Juifs de la péninsule sont bien intégrés. Et même si, à partir de l'automne 1943, la police italienne participe elle-même aux rafles, les « antisémites fanatiques » sont rares dans la péninsule comme l'écrit Marie-Anne Matard-Bonnucci. La spoliation participe aussi d'un calcul politique d'État : ainsi l'« aryanisation » voulue par les Allemands entre-t-elle dans la politique de collaboration de l'État français. Il s'agit de lâcher du lest sur les Juifs pour gagner quelques centimètres perdus sur le terrain des clauses de l'armistice signé en juin 1940. C'est à cette aune qu'il faut envisager les initiatives nationales, même si la plupart furent tout simplement motivées par le goût du lucre. Si la politique allemande peut donner l'illusion de reconquérir l'autonomie perdue, il demeure (cf. Jean-Marc Dreyfus) que la principale loi d'« aryanisation », promulguée en France le 22.7.1941, est décidée sans pression allemande, tout comme les Statuts des Juifs de 1940 et 1941. La plupart des avoirs juifs confisqués n'ont d'ailleurs pas quitté le territoire national : 4 milliards de francs ont été versés à la Caisse des dépôts, et même les comptes courants postaux et les livrets de caisse d'épargne appartenant à des Juifs furent dûment recensés (cf. Renée Dray-Bensousan).
En Roumanie, un pays à la tradition antisémite féroce, la communauté juive est pillée légalement « prêt » après « prêt », littéralement saignée par les voleurs autochtones sans lien avec l'Allemagne nazie, comme le montre Jean Ancel.
Le cas des pays neutres est, lui aussi, éclairant. La Suède ne renonce aux achats d'or allemand (dont elle sait l'origine pour partie douteuse) qu'en août 1944, lorsque la défaite du Reich semble consommée. Il en va de même pour la Suisse où les banques savaient l'essentiel bien avant 1944. Elles n'ignoraient pas que l'or fondu et revendu par le Reich à la Suisse provenait, au moins pour partie (dans quelle proportion ?), de l'or dentaire arraché aux victimes. La Banque nationale suisse savait depuis le début de l'année 1941 que la Reichsbank disposait de grosses quantités d'or volé, y compris ' comme le faisait remarquer un observateur helvétique en décembre 1943 ' à des Juifs déportés. Cela n'empêche pas la banque suisse d'émission d'opérer une dernière transaction le 13.4.1945, moins d'un mois avant la capitulation du Reich. Quel rôle la Suisse a-t-elle joué dans l'« aryanisation » des biens juifs volés dans les territoires sous domination allemande, s'interroge Marc Perrenoud ? C'est à juste titre qu'il parle à propos de ses compatriotes d'« accommodation ». Le mot pourrait d'ailleurs s'appliquer à l'Europe entière qui, sans être forcément mue par la haine, a pu savoir sans le vouloir vraiment, tout en sachant en peu, en fermant les yeux et en s'inventant des alibis fragiles.Bref, en s'accommodant.
Avec le pillage des entreprises juives à l'échelle de l'Europe, la méthode médiévale du « Juif éponge » est remise au goût du jour. Dans tous les pays et dans tous les secteurs d'activité ou presque, les sommes volées sont colossales.
Laureys montre le butin impressionnant arraché aux diamantaires juifs entre mai 1940 et le 31.8.1944. Étudiant la ville de Hambourg, Bajohr explique que près de 2 700 wagons de marchandises remplis de biens volés aux Juifs de France furent acheminés en Allemagne. Entre mars 1942 et juillet 1943, 45 bateaux acheminant des biens juifs hollandais accostèrent dans le port. Le Congrès juif mondial estimait récemment que 7 milliards de dollars appartenant à des Juifs en fuite auraient été subtilisés par les banquiers suisses. Lesquels, de leur côté, reconnaissent la réalité des faits, mais pour 50 millions seulement. Dès le début de 1943, les Alliés avaient mis en garde les neutres contre l'achat de l'or allemand.
Plus à l'Est, là où la guerre prit d'emblée une tournure plus barbare, le pillage fut le plus souvent la règle. Ancel estime que le vol perpétré contre les Juifs en Roumanie s'est monté à 500 millions de dollars (valeur 1942, soit 6 milliards valeur 2002), et ce sans compter les exactions commises en Bessarabie, en Bucovine et en Transnistrie où les Juifs furent exterminés. À ces montants colossaux, ajoutons le pillage des biens culturels (hors oeuvres d'art), en particulier les bibliothèques et les objets de culte, spoliation qui s'inscrit dans le contexte plus général d'une guerre contre le judaïsme. Ainsi l'Allemagne envoie-t-elle ses savants hébraïsants à Rome pour expertiser ce qui mérite d'être volé. À peine arrivés à Paris le 14.6.1940, les services allemands fondent sur les trésors de l'Alliance israélite universelle, sise rue La Bruyère, et font main basse sur sa bibliothèque et son fonds d'archives. Complétons cette politique décidée en haut lieu par le spectacle de l'avidité qui a caractérisé des millions de contemporains. Le génocide fut l'occasion d'un immense transfert de richesses. On comprend que tant d'Européens se sentent si mal face à l'État d'Israël, comme devant le retour d'un spectre incarné sous la forme d'un État. Il est vrai que tant de familles, tel un secret qui n'en finit pas de les travailler, ont enfoui quelque part un bien mal acquis, une horloge, une table, un modeste tableau ou une pièce d'argenterie. À l'instar de ces histoires de famille qui minent l'apparente harmonie du groupe, des millions de biens juifs sont devenus bon mal an les biens d'autres familles. En 1938, à Hambourg, 1 800 candidats se pressent pour reprendre une centaine de commerces appartenant à des Juifs. Dans l'Allemagne tout entière, on compte dix clients pour un bien juif à acquérir aux enchères. Sur les 55 notaires exerçant dans le département du Lot-et-Garonne, en France, Alexandre Doulut montre que sept d'entre eux ont participé à des opérations d'« aryanisation ». L'avidité règne aussi au cours des derniers jours de l'Italie fasciste, dans la république de Salo où tous les biens juifs furent confisqués, depuis les petites cuillers jusqu'au linge, aux livres et à la nourriture. Mêmes scènes de pillage à l'Est de l'Europe, voire à l'Ouest aussi, comme en France où, les rafles à peine terminées, des concierges au grand coeur s'introduisent dans les appartements désertés pour y « faire le ménage », ainsi que Maurice Rajfus l'a raconté à propos de l'appartement familial de Vincennes, ce fameux jeudi 16.7.1942. Dans la Biélorussie décrite par Martin Dean, le pillage se fit à plus grande échelle encore : là, la populace vole jusqu'aux objets les plus infimes du quotidien, pinces à cheveux, miroirs à deux sous, peignes, etc.
On ne saurait non plus sous-estimer l'attitude de certains employés de patrons juifs (il est vrai qu'on observa aussi l'attitude inverse) qui prennent leur revanche sur l'ancien maître, le disent et s'en flattent. Le pillage donne à voir le rôle joué par les aigris de tout poil et leur capacité démesurée de nuisance, pour peu que les circonstances s'y prêtent. On ne dira jamais assez la force destructrice du ressentiment chez tant de ratés de tout acabit. Bernanos qualifiait l'entourage de la « Révolution nationale » de « révolution des ratés ».
Cette revanche contre la réussite, le talent, l'intelligence, est rarement prise en compte par les historiens alors que, comme dans toutes les situations de bouleversement, elle joue un rôle capital. Minable sans doute, mais capital.
C'est dans ces périodes que se dessine la possibilité d'un effondrement moral. Alors, on en vient bientôt à considérer chacun moins comme un être humain que comme un problème. La barrière éthique, d'ordinaire déjà si mince, s'affaisse un peu plus. L'appât du gain facile pour tant de gens ordinaires a joué un rôle essentiel. Plus que de vrais idéologues mus par la haine des Juifs, on voit davantage une masse d'individus prêts à s'accommoder de l'air du temps.
À Hambourg, par exemple, ce n'est pas forcément l'antisémitisme qui meut au premier chef les spoliateurs. Là, au contraire, la population fut plus rétive qu'ailleurs à la propagande nazie, entre autres à ses thèmes antisémites. Mais là aussi, comme ailleurs, joue bien davantage l'effondrement du sens moral quand s'écaille le vernis de la vie ordinaire. Dans le contexte particulier de l'après-Première Guerre mondiale, oeuvre aussi ce que G. L. Mosse a nommé la « brutalisation » des réactions et des moeurs. Avec les bombardements sur les villes allemandes et les pertes à l'Est, l'omniprésence de la mort aggrave le syndrome d'indifférence et de déliaison du monde. Ce qui eut fait frémir dix ans plus tôt est désormais relativement toléré. Ce même accommodement rend compte des pratiques de délation si nombreuses, par exemple dans le milieu du diamant anversois (cf. É. Laureys) où l'on fait en sorte, par quelques courriers anonymes, d'empêcher l'exode des diamants et de leurs propriétaires juifs. De lâcheté en lâcheté, le spolié se retrouve statufié en problème. Parce qu'il devient une « question », voici qu'on se sent bientôt délié à son endroit des normes humaines les plus élémentaires. 23 % à peine des acquéreurs « aryens », nous dit Bajohr au sujet de Hambourg, se comportèrent correctement avec les anciens propriétaires juifs. En Allemagne, à partir de 1943, le sort des Juifs qui apparaissait déjà si lointain, semble cette fois relever d'une autre planète. À cet égard, l'histoire des spoliations nous montre une administration allemande, y compris la SS, rien moins qu'intègre et, à l'Est en particulier, gangrenée par la corruption face à l'abondance des biens juifs qu'il s'agit d'expédier sur le territoire du Reich.
L'historien, intellectuel formé au sérail, sous-estime généralement la crapulerie ordinaire de ceux qui hurlent avec la meute contre une victime jetée à terre. En profitant, au passage, pour lui voler ses derniers bien répandus sur le sol. Ces scènes de rues sont quasi quotidiennes à Vienne au printemps 1938. Le déchaînement de violences qui commence le 12.3.1938 voit 'antisémitisme populacier accumulé, des décennies durant, se donner libre cours. En 1945, les Autrichiens figureront au premier rang des tueurs patentés, à commencer par Globocknick, ancien gauleiter de Vienne et maillon capital de l'« Aktion Reinhardt ».
En ce printemps 1938, les Juifs de Vienne sont épouvantés par cette violence ordurière et sadique, les scènes d'humiliation publique et les agissements de l'« homme de la rue ». « Un véritable enfer sur terre », note Léo Lauterbach en avril, dans un rapport adressé à l'exécutif sioniste. Au cours des mois de mars et avril 1938, les milieux antisémites autrichiens se livrent à une « frénésie d'enrichissement ». Dans cette curée pour s'emparer des biens juifs, chacun fait valoir ses états de service dans le « Mouvement ». Pour les Juifs, comme pour les témoins atterrés de cette bassesse, que resterat-il de foi dans les « valeurs humaines » après cet étalage de bestialité ? On assiste à une semblable débauche de violence ailleurs aussi, en particulier en Roumanie où le comportement du commun fut l'un des plus dramatiques d'Europe.
On sous-estime aussi la « rapacité » des milliers de « camarades de parti » et de tant de médiocres avides de s'emparer des biens juifs. Si les Juifs autrichiens fuient si vite et en masse leur pays, ce n'est pas que le « modèle viennois » (cf. Eichmann) fut particulièrement efficace, c'est d'abord pour se mettre à l'abri de violences encore rares à l'époque, même en Allemagne. Hans Safrian marque ici son désaccord avec les historiens allemands Götz Aly et Susanne Heim, pour qui le « modèle viennois »
traduit une « volonté de modernisation ». Pour Safrian, au contraire, il s'agit surtout d'une énorme pression populaire couverte ensuite par l'argument de la « planification ».
Au chapitre de la « crapulerie ordinaire », citons encore ces autochtones qui profitent de la tragédie ambiante pour vendre à des prix prohibitifs les denrées les plus courantes. Citons aussi ces policiers qui préviennent d'une rafle imminente à la condition d'être grassement payés. Évoquons le pillage primitif qui a cours dans la Roumanie de la fin de l'année 1940, sous la menace des matraques et des revolvers, alors que le pays vit sous le régime « nationallégionnaire ». Et le pogrom perpétré à Bucarest le 21.6.1941, où la populace s'en donne à coeur joie en matière de pillage et de viols. 200 camions chargés de biens juifs sont interceptés, mais jamais la moindre partie de ce butin ne sera rendue à ses propriétaires légitimes. Au plus profond de la déréliction, mentionnons enfin ces détenus juifs d'Ukraine et de Biélorussie (cf. Martin Dean) qui, triant les vêtements volés arrachés à ceux qui vont mourir, reconnaissent ceux des leurs. Comme ceux qui stockent la vaisselle pillée dans les maisons juives et emballée dans des pages du Talmud. La spoliation des Juifs d'Europe engage la responsabilité d'un grand nombre de contemporains. En Roumanie, des montagnes de vêtements des Juifs déportés furent distribués par l'épouse d'Antonescu à la population. La spoliation fut aussi un vol à ras de terre : des millions de livres volés dans les bibliothèques des maisons juives dorment aujourd'hui dans les rayonnages des bibliothèques de familles allemandes. Parce que la spoliation implique un grand nombre d'Allemands dans le génocide, le régime voit là un moyen supplémentaire de les rendre solidaires du Reich. La spoliation ne fut sans doute pas le motif décisif de la tuerie. Mais pour la population environnante, nul doute qu'elle ait pu faciliter la transgression du commandement suprême. En Allemagne, comme ailleurs, les richesses volées servent aussi à acheter la connivence des populations locales : dans la seule ville de Hambourg, plus de 100 000 Allemands ont acquis un bien juif.
En ce domaine, comme en d'autres, la dénazification fut une farce. Susanne Meinl rappelle ici le cas de l'industriel juif allemand Max Wolf, ruiné et chassé, et à qui, en 1945, il est interdit de s'enquérir du nom des profiteurs. Les employés des impôts qui sont, pour partie, à l'origine de sa ruine, ne sont pas inquiétés et continuent leur carrière dans l'administration fiscale. À une échelle plus importante, Peter Hayes estime que malgré les transactions d'après-guerre, la Degussa est sortie gagnante de cette affaire, qu'elle a bénéficié des diverses « aryanisations ». Le crime paie. C'est aussi ce que montre Aalders avec le cas des Pays-Bas, où la spoliation des biens juifs fut à l'image des pertes humaines : considérable. Il fallut des années pour essayer d'y voir clair dans le maquis des spoliateurs, et l'on ne pouvait hériter dès lors qu'on ne disposait d'aucun certificat de décès pour les déportés. De là aussi, le chiffre élevé de comptes en déshérence. Si 80 % des oeuvres d'art/pièces de musée étaient récupérées dès 1947, il n'en fut pas de même pour les trois quarts des oeuvres demoindre catégorie qui manquent encore à l'appel aujourd'hui, 60 ans après la fin de ce tumulte.
Georges Bensoussan"
Notes de lecture:
e.a.:
Les Résistances sur le Plateau Vivarais-Lignon, 1938-1945. Temoins, témoignages et lieux de mémoire. Les oubliés de l'histoire parlent, Polignac, Ed. du Roure, 2005, [pp. 468 ss.
Editorial / G. Bensoussan [cf. plus bas] cf.
Spoliations en Europe. Dossier préparé par Jean-Marc Dreyfus et Georges Bensoussan.
- L'"aryanisation" économique et la spoliation pendant la Shoah. Une vision européenne / Jean-Marc Dreyfus, pp. 15 ss.
- Allianz Versicherung sous le Troisième Reich / Gérald D. Feldman, pp. 43 ss.
- Les "aryanisations" de la Degussa AG. Histoire et bilan / Peter Hayes, pp. 53 ss.
- Le processus d'"aryanisation" à Hambourg / Frank Bajohr, pp. 89 ss.
- Stigmatisés, discriminés, pillés. Les lois fiscales antisémites dans l'Allemagne du Troisième Reich / Suzanne Meinl, pp. 109 ss.
- L'accélération de la spoliation et de l'émigration forcée. Le "modèle viennois" et son influence sur la politique antijuive du Troisième Reich en 1938 / Hans Safrian, pp. 131 ss.
- Les "activités d'aryanisation" de la Bömische Escompte-Bank dans le protectorat de Bohême et de Moravie entre 1939 et 1945 / Drahomir Jancik, pp. 165 ss.
- Pillage et (non) restitution des oeuvres d'art aux Pays-Bas (1940-2001) / Gerarld Aalders, pp. 195 ss.
- Le pillage dans le secteur diamantaire en Belgique / Eric Laureys, pp. 217 ss.
- La spoliation des biens juifs dans l'Italie fasciste. De la limitation à l'anéantissement / Marie-Anne Matard-Bonucci, pp. 249 ss.
- La rivalité franco-allemande et l'"aryanisation" : adoption d'une nouvelle politique en France (1940-1944) / Jean-Marc Dreyfus, pp. 273 ss.
- La spoliation des biens juifs dans le Lot-et-Garonne / Alexandre Doulut, pp. 291 ss.
- La spoliation des Juifs à Montpellier et dans l'Hérault / Michaël Iancu, pp. 329 ss.
- Historiographie et chronologie de l'"aryanisation" en zone sud / René Dray-Bensoussan, pp. 353 ss.
- La saisie des biens juifs en Roumanie / Jean Ancel, pp. 379 ss.
- La spoliation des "biens juifs" dans le commissariat général des Territoires de l'Est (1941-1944) / Martin Dean, pp. 393 ss.
- Les spoliations, la Suisse et les Suisses (1933-1946). Un survol des recherches récentes sur les banques suisses / Marc Perrenoud, pp. 411-437.
Résumé :
De chapitre négligé de l'historiographie de la Shoah, les spoliations sont devenues depuis le milieu des années 1990 l'un de ceux parmi les plus étudiés. La production savante est considérable, elle concerne presque tous les pays d'Europe, générant thèses, articles, ouvrages et rapports officiels. Il est vrai que le « volet économique » de la Shoah a mobilisé un nombre important d'administrateurs, allemands ou non, pour recenser les biens, les placer sous administration provisoire, les liquider ou les vendre. Les procédures ont été multiples, variables selon les pays, les types de biens, les propriétaires spoliés, allant de la mobilisation bureaucratique complexe et « moderne » au vol pur et simple. Ce numéro de la Revue d'histoire de la Shoah expose les éléments les plus importants de cette production intellectuelle récente. Ces recherches ont été développées dans un contexte bien particulier, puisqu'elles ont pour la plupart, et dans un premier temps, été commanditées par des organismes qui, hors du champ universitaire, répondaient à des demandes politiques et mémorielles tandis que se multipliaient les procès en Europe et aux États-Unis. Un choix des travaux les plus significatifs est proposé ici, qui entend montrer la diversité des procédures, balayer l'Europe d'est en ouest et du nord au sud en traitant de l'ensemble des types de biens spoliés. Les auteurs viennent de près de dix pays différents. Ces travaux sont présentés pour la première fois en français
"EDITORIAL:
La question des spoliations (et des restitutions) semble aujourd'hui occuper le devant de la scène historiographique du génocide des Juifs d'Europe, induisant à tort l'idée qu'il en fut toujours ainsi. En réalité, le thème ne s'impose vraiment que depuis moins d'une vingtaine d'années. Le sujet est traité de 1946 à 1950 dans Le Monde juif (nom d'origine de la Revue d'histoire de la Shoah) sous l'angle exclusif des restitutions. Puis il passe à la trappe pour une quarantaine d'années (cf. Renée Dray-Bensousan) et ne réapparaît qu'en 1992 pour donner lieu, en 1999, à un premier dossier conséquent. L'accélération des travaux en histoire économique depuis vingt ans est concomitante des restitutions versées aux rescapés vieillissants, concomitante aussi d'une parole et d'une mémoire moins entravées et capables de formuler des questions difficiles. En février 1997, le Premier ministre français, Alain Juppé, met en place la Commission dite Mattéoli (du nom du président du Conseil économique et social de l'époque), chargée d'établir le bilan des spoliations et de dessiner les restitutions à venir. Son rapport final est rendu en avril 2000, en même temps que se multiplient les thèses d'histoire économique sur ce sujet (dont celle de Jean-Marc Dreyfus, auteur d'un travail sur les banques françaises). L'erreur serait de croire qu'on savait peu de chose avant 1987. En réalité, on savait beaucoup dès 1945, mais ici comme ailleurs, ce savoir ne pouvait pas être entendu. Il ressurgit dans les années 1990 par le biais des dépôts de plaintes. Le chemin parcouru alors est considérable. En juin 1998, dans un numéro intitulé « 'Propre. En ordre.' La Suisse dans la Seconde Guerre mondiale », notre revue tentait de faire un point historiographique. Or, depuis cette date, les connaissances sur le sujet ont beaucoup avancé, nous dit l'historien suisse Marc Perrenoud. Et ce qui vaut de la Suisse vaut tout autant d'autres nations, en particulier d'Europe occidentale. C'est très tôt que furent posées des questions politiques, dont celle-ci, capitale entre toutes : la spoliation des biens juifs fut-elle une cause majeure du génocide ? La politique d'expropriation avait-elle pour corollaire inévitable l'assassinat dès lors que les Juifs spoliés étaient réduits à l'état de mendiants et devenaient une charge pour la collectivité ? En transformant les Juifs en miséreux, l'Allemagne avait fait d'une population industrieuse une masse de réprouvés. Au début de l'automne 1938, Bürckel, commissaire du Reich pour l'Autriche, déclarait qu'« on ne peut tout de même pas envisager de transformer le Juif en rentier ». Il pensait alors à l'expulsion. Mais qu'adviendra-til lorsque l'expulsion ne sera plus possible, les Alliés ayant eux aussi fermé les portes de l'immigration ? Dans son étude sur le secteur du diamant en Belgique, Éric Laureys explique que la déportation des Juifs a commencé aussitôt que fut bouclée la liquidation des entreprises juives. « Heureuse opportunité», conclut-il'
Le pillage des biens juifs fut de grande ampleur. Fut-il pour autant un mobile des tueries génocidaires ? Dans les territoires de l'Est, par exemple, le vol a beaucoup rapporté à des millions de personnes, mais le butin des spoliations ne constitua qu'à peine 3 % du budget de l'administration civile allemande. Dans l'histoire des spoliations comme en d'autres domaines, l'année 1938 marque une radicalisation du régime et voit le cours des événements s'emballer.En étudiant le processus d'« aryanisation » à Hambourg, l'historien Frank Bajohr montre qu'avant 1937 prévalait encore une certaine forme de retenue' Comme si Berlin craignait l'« opinion » internationale et, plus encore peut-être, les retombées néfastes de la spoliation sur le chômage. À cette époque encore, comme le montre aussi la politique menée par la firme allemande Degussa (IG Farben), l'indemnisation des propriétaires juifs ne fut pas totalement léonine et honteuse. Ceux qui, dès 1933 en particulier, virent venir la catastrophe surent obtenir une indemnisation presque convenable. Mais au fur et à mesure des années, a fortiori à partir de 1938, ce sera là une vaine espérance. La couverture juridique des spoliations fut une constante, toujours inscrite dans le cadre de la loi, fut-elle moralement choquante. La politique d'« aryanisation » des entreprises chimiques « juives », par exemple celle menée par la Degussa, revêtit un habillage juridique impeccable, jamais pris en défaut quand bien même, sur le fond, c'est bien d'un vol qu'il s'agissait. Parmi les méthodes de spoliation, la dénaturalisation fut un outil imparable pour dépouiller les victimes. Après 1935 surtout, cette mesure détruisit matériellement les Juifs qui en étaient frappés : leurs biens étaient saisis et déclarés « propriété de l'État ». À cela s'ajoutaient les taxes à l'émigration pour les partants, les contrôles de devises, la stigmatisation comme « ennemi d'État » qui vous valait la confiscation de vos biens et leur gestion confiée à un entrepreneur « aryen »'Émigrer n'était guère plus avantageux, l'État retenant la plus grande partie du patrimoine. Et derrière lui, des individus ordinaires, pas forcément mus par la haine antisémite, des hommes et des femmes qui surent s'adapter en feignant de ne pas voir la mécanique d'ensemble à laquelle ils participaient et qui plongeait dans la misère des milliers de personnes soudain dépossédées. Avec, à la clé, l'idée que s'ils ne le faisaient pas, d'autres le feraient. Comme le disait en 1937 cet administrateur « aryen » allemand : « À quoi servirait-il de 'nager à contre courant' ? »
L'« aryanisation » étant source de profits considérables, comment résister à la voix qui proscrit ce type d'acquisitions ? La tentation est assez forte pour qu'en août 1944 encore, alors que la reconquête de l'Europe a commencé, la Degussa continue à « aryaniser ». À Hambourg, de février 1941 jusqu'au mois d'avril 1945, il ne se passe pas un jour sans qu'on assiste à une vente aux enchères de biens juifs. Le pillage local aurait empli 4 000 containeurs, et sa valeur aurait avoisiné dix millions de marks (valeur 2000).Quelle place l'antisémitisme a-t-il occupée dans ce processus ? Une place diffuse et omniprésente, mais moins monocausale pourtant qu'on ne le croit. Certes, la recherche des ascendants prit souvent un caractère obsessionnel : il ne s'agissait ni d'un prétexte, ni d'un à-côté de la logique national-socialiste. Peu importe ce que fait le Juif, puisqu'il est coupable par essence. Bon commerçant, il ne peut qu'avoir triché. S'il n'a commis aucun délit, c'est qu'il s'est employé à maquiller ses comptes, etc. On rencontre donc, parmi une petite partie des administrateurs « aryens », des « antisémites pathologiques » qui profitent de la situation. Cela ne suffit pourtant pas à peindre un tableau monochrome de l'Europe. Ainsi, l'Italie adopte-t-elle une législation antisémite en 1938, alors que les 50 000 Juifs de la péninsule sont bien intégrés. Et même si, à partir de l'automne 1943, la police italienne participe elle-même aux rafles, les « antisémites fanatiques » sont rares dans la péninsule comme l'écrit Marie-Anne Matard-Bonnucci. La spoliation participe aussi d'un calcul politique d'État : ainsi l'« aryanisation » voulue par les Allemands entre-t-elle dans la politique de collaboration de l'État français. Il s'agit de lâcher du lest sur les Juifs pour gagner quelques centimètres perdus sur le terrain des clauses de l'armistice signé en juin 1940. C'est à cette aune qu'il faut envisager les initiatives nationales, même si la plupart furent tout simplement motivées par le goût du lucre. Si la politique allemande peut donner l'illusion de reconquérir l'autonomie perdue, il demeure (cf. Jean-Marc Dreyfus) que la principale loi d'« aryanisation », promulguée en France le 22.7.1941, est décidée sans pression allemande, tout comme les Statuts des Juifs de 1940 et 1941. La plupart des avoirs juifs confisqués n'ont d'ailleurs pas quitté le territoire national : 4 milliards de francs ont été versés à la Caisse des dépôts, et même les comptes courants postaux et les livrets de caisse d'épargne appartenant à des Juifs furent dûment recensés (cf. Renée Dray-Bensousan).
En Roumanie, un pays à la tradition antisémite féroce, la communauté juive est pillée légalement « prêt » après « prêt », littéralement saignée par les voleurs autochtones sans lien avec l'Allemagne nazie, comme le montre Jean Ancel.
Le cas des pays neutres est, lui aussi, éclairant. La Suède ne renonce aux achats d'or allemand (dont elle sait l'origine pour partie douteuse) qu'en août 1944, lorsque la défaite du Reich semble consommée. Il en va de même pour la Suisse où les banques savaient l'essentiel bien avant 1944. Elles n'ignoraient pas que l'or fondu et revendu par le Reich à la Suisse provenait, au moins pour partie (dans quelle proportion ?), de l'or dentaire arraché aux victimes. La Banque nationale suisse savait depuis le début de l'année 1941 que la Reichsbank disposait de grosses quantités d'or volé, y compris ' comme le faisait remarquer un observateur helvétique en décembre 1943 ' à des Juifs déportés. Cela n'empêche pas la banque suisse d'émission d'opérer une dernière transaction le 13.4.1945, moins d'un mois avant la capitulation du Reich. Quel rôle la Suisse a-t-elle joué dans l'« aryanisation » des biens juifs volés dans les territoires sous domination allemande, s'interroge Marc Perrenoud ? C'est à juste titre qu'il parle à propos de ses compatriotes d'« accommodation ». Le mot pourrait d'ailleurs s'appliquer à l'Europe entière qui, sans être forcément mue par la haine, a pu savoir sans le vouloir vraiment, tout en sachant en peu, en fermant les yeux et en s'inventant des alibis fragiles.Bref, en s'accommodant.
Avec le pillage des entreprises juives à l'échelle de l'Europe, la méthode médiévale du « Juif éponge » est remise au goût du jour. Dans tous les pays et dans tous les secteurs d'activité ou presque, les sommes volées sont colossales.
Laureys montre le butin impressionnant arraché aux diamantaires juifs entre mai 1940 et le 31.8.1944. Étudiant la ville de Hambourg, Bajohr explique que près de 2 700 wagons de marchandises remplis de biens volés aux Juifs de France furent acheminés en Allemagne. Entre mars 1942 et juillet 1943, 45 bateaux acheminant des biens juifs hollandais accostèrent dans le port. Le Congrès juif mondial estimait récemment que 7 milliards de dollars appartenant à des Juifs en fuite auraient été subtilisés par les banquiers suisses. Lesquels, de leur côté, reconnaissent la réalité des faits, mais pour 50 millions seulement. Dès le début de 1943, les Alliés avaient mis en garde les neutres contre l'achat de l'or allemand.
Plus à l'Est, là où la guerre prit d'emblée une tournure plus barbare, le pillage fut le plus souvent la règle. Ancel estime que le vol perpétré contre les Juifs en Roumanie s'est monté à 500 millions de dollars (valeur 1942, soit 6 milliards valeur 2002), et ce sans compter les exactions commises en Bessarabie, en Bucovine et en Transnistrie où les Juifs furent exterminés. À ces montants colossaux, ajoutons le pillage des biens culturels (hors oeuvres d'art), en particulier les bibliothèques et les objets de culte, spoliation qui s'inscrit dans le contexte plus général d'une guerre contre le judaïsme. Ainsi l'Allemagne envoie-t-elle ses savants hébraïsants à Rome pour expertiser ce qui mérite d'être volé. À peine arrivés à Paris le 14.6.1940, les services allemands fondent sur les trésors de l'Alliance israélite universelle, sise rue La Bruyère, et font main basse sur sa bibliothèque et son fonds d'archives. Complétons cette politique décidée en haut lieu par le spectacle de l'avidité qui a caractérisé des millions de contemporains. Le génocide fut l'occasion d'un immense transfert de richesses. On comprend que tant d'Européens se sentent si mal face à l'État d'Israël, comme devant le retour d'un spectre incarné sous la forme d'un État. Il est vrai que tant de familles, tel un secret qui n'en finit pas de les travailler, ont enfoui quelque part un bien mal acquis, une horloge, une table, un modeste tableau ou une pièce d'argenterie. À l'instar de ces histoires de famille qui minent l'apparente harmonie du groupe, des millions de biens juifs sont devenus bon mal an les biens d'autres familles. En 1938, à Hambourg, 1 800 candidats se pressent pour reprendre une centaine de commerces appartenant à des Juifs. Dans l'Allemagne tout entière, on compte dix clients pour un bien juif à acquérir aux enchères. Sur les 55 notaires exerçant dans le département du Lot-et-Garonne, en France, Alexandre Doulut montre que sept d'entre eux ont participé à des opérations d'« aryanisation ». L'avidité règne aussi au cours des derniers jours de l'Italie fasciste, dans la république de Salo où tous les biens juifs furent confisqués, depuis les petites cuillers jusqu'au linge, aux livres et à la nourriture. Mêmes scènes de pillage à l'Est de l'Europe, voire à l'Ouest aussi, comme en France où, les rafles à peine terminées, des concierges au grand coeur s'introduisent dans les appartements désertés pour y « faire le ménage », ainsi que Maurice Rajfus l'a raconté à propos de l'appartement familial de Vincennes, ce fameux jeudi 16.7.1942. Dans la Biélorussie décrite par Martin Dean, le pillage se fit à plus grande échelle encore : là, la populace vole jusqu'aux objets les plus infimes du quotidien, pinces à cheveux, miroirs à deux sous, peignes, etc.
On ne saurait non plus sous-estimer l'attitude de certains employés de patrons juifs (il est vrai qu'on observa aussi l'attitude inverse) qui prennent leur revanche sur l'ancien maître, le disent et s'en flattent. Le pillage donne à voir le rôle joué par les aigris de tout poil et leur capacité démesurée de nuisance, pour peu que les circonstances s'y prêtent. On ne dira jamais assez la force destructrice du ressentiment chez tant de ratés de tout acabit. Bernanos qualifiait l'entourage de la « Révolution nationale » de « révolution des ratés ».
Cette revanche contre la réussite, le talent, l'intelligence, est rarement prise en compte par les historiens alors que, comme dans toutes les situations de bouleversement, elle joue un rôle capital. Minable sans doute, mais capital.
C'est dans ces périodes que se dessine la possibilité d'un effondrement moral. Alors, on en vient bientôt à considérer chacun moins comme un être humain que comme un problème. La barrière éthique, d'ordinaire déjà si mince, s'affaisse un peu plus. L'appât du gain facile pour tant de gens ordinaires a joué un rôle essentiel. Plus que de vrais idéologues mus par la haine des Juifs, on voit davantage une masse d'individus prêts à s'accommoder de l'air du temps.
À Hambourg, par exemple, ce n'est pas forcément l'antisémitisme qui meut au premier chef les spoliateurs. Là, au contraire, la population fut plus rétive qu'ailleurs à la propagande nazie, entre autres à ses thèmes antisémites. Mais là aussi, comme ailleurs, joue bien davantage l'effondrement du sens moral quand s'écaille le vernis de la vie ordinaire. Dans le contexte particulier de l'après-Première Guerre mondiale, oeuvre aussi ce que G. L. Mosse a nommé la « brutalisation » des réactions et des moeurs. Avec les bombardements sur les villes allemandes et les pertes à l'Est, l'omniprésence de la mort aggrave le syndrome d'indifférence et de déliaison du monde. Ce qui eut fait frémir dix ans plus tôt est désormais relativement toléré. Ce même accommodement rend compte des pratiques de délation si nombreuses, par exemple dans le milieu du diamant anversois (cf. É. Laureys) où l'on fait en sorte, par quelques courriers anonymes, d'empêcher l'exode des diamants et de leurs propriétaires juifs. De lâcheté en lâcheté, le spolié se retrouve statufié en problème. Parce qu'il devient une « question », voici qu'on se sent bientôt délié à son endroit des normes humaines les plus élémentaires. 23 % à peine des acquéreurs « aryens », nous dit Bajohr au sujet de Hambourg, se comportèrent correctement avec les anciens propriétaires juifs. En Allemagne, à partir de 1943, le sort des Juifs qui apparaissait déjà si lointain, semble cette fois relever d'une autre planète. À cet égard, l'histoire des spoliations nous montre une administration allemande, y compris la SS, rien moins qu'intègre et, à l'Est en particulier, gangrenée par la corruption face à l'abondance des biens juifs qu'il s'agit d'expédier sur le territoire du Reich.
L'historien, intellectuel formé au sérail, sous-estime généralement la crapulerie ordinaire de ceux qui hurlent avec la meute contre une victime jetée à terre. En profitant, au passage, pour lui voler ses derniers bien répandus sur le sol. Ces scènes de rues sont quasi quotidiennes à Vienne au printemps 1938. Le déchaînement de violences qui commence le 12.3.1938 voit 'antisémitisme populacier accumulé, des décennies durant, se donner libre cours. En 1945, les Autrichiens figureront au premier rang des tueurs patentés, à commencer par Globocknick, ancien gauleiter de Vienne et maillon capital de l'« Aktion Reinhardt ».
En ce printemps 1938, les Juifs de Vienne sont épouvantés par cette violence ordurière et sadique, les scènes d'humiliation publique et les agissements de l'« homme de la rue ». « Un véritable enfer sur terre », note Léo Lauterbach en avril, dans un rapport adressé à l'exécutif sioniste. Au cours des mois de mars et avril 1938, les milieux antisémites autrichiens se livrent à une « frénésie d'enrichissement ». Dans cette curée pour s'emparer des biens juifs, chacun fait valoir ses états de service dans le « Mouvement ». Pour les Juifs, comme pour les témoins atterrés de cette bassesse, que resterat-il de foi dans les « valeurs humaines » après cet étalage de bestialité ? On assiste à une semblable débauche de violence ailleurs aussi, en particulier en Roumanie où le comportement du commun fut l'un des plus dramatiques d'Europe.
On sous-estime aussi la « rapacité » des milliers de « camarades de parti » et de tant de médiocres avides de s'emparer des biens juifs. Si les Juifs autrichiens fuient si vite et en masse leur pays, ce n'est pas que le « modèle viennois » (cf. Eichmann) fut particulièrement efficace, c'est d'abord pour se mettre à l'abri de violences encore rares à l'époque, même en Allemagne. Hans Safrian marque ici son désaccord avec les historiens allemands Götz Aly et Susanne Heim, pour qui le « modèle viennois »
traduit une « volonté de modernisation ». Pour Safrian, au contraire, il s'agit surtout d'une énorme pression populaire couverte ensuite par l'argument de la « planification ».
Au chapitre de la « crapulerie ordinaire », citons encore ces autochtones qui profitent de la tragédie ambiante pour vendre à des prix prohibitifs les denrées les plus courantes. Citons aussi ces policiers qui préviennent d'une rafle imminente à la condition d'être grassement payés. Évoquons le pillage primitif qui a cours dans la Roumanie de la fin de l'année 1940, sous la menace des matraques et des revolvers, alors que le pays vit sous le régime « nationallégionnaire ». Et le pogrom perpétré à Bucarest le 21.6.1941, où la populace s'en donne à coeur joie en matière de pillage et de viols. 200 camions chargés de biens juifs sont interceptés, mais jamais la moindre partie de ce butin ne sera rendue à ses propriétaires légitimes. Au plus profond de la déréliction, mentionnons enfin ces détenus juifs d'Ukraine et de Biélorussie (cf. Martin Dean) qui, triant les vêtements volés arrachés à ceux qui vont mourir, reconnaissent ceux des leurs. Comme ceux qui stockent la vaisselle pillée dans les maisons juives et emballée dans des pages du Talmud. La spoliation des Juifs d'Europe engage la responsabilité d'un grand nombre de contemporains. En Roumanie, des montagnes de vêtements des Juifs déportés furent distribués par l'épouse d'Antonescu à la population. La spoliation fut aussi un vol à ras de terre : des millions de livres volés dans les bibliothèques des maisons juives dorment aujourd'hui dans les rayonnages des bibliothèques de familles allemandes. Parce que la spoliation implique un grand nombre d'Allemands dans le génocide, le régime voit là un moyen supplémentaire de les rendre solidaires du Reich. La spoliation ne fut sans doute pas le motif décisif de la tuerie. Mais pour la population environnante, nul doute qu'elle ait pu faciliter la transgression du commandement suprême. En Allemagne, comme ailleurs, les richesses volées servent aussi à acheter la connivence des populations locales : dans la seule ville de Hambourg, plus de 100 000 Allemands ont acquis un bien juif.
En ce domaine, comme en d'autres, la dénazification fut une farce. Susanne Meinl rappelle ici le cas de l'industriel juif allemand Max Wolf, ruiné et chassé, et à qui, en 1945, il est interdit de s'enquérir du nom des profiteurs. Les employés des impôts qui sont, pour partie, à l'origine de sa ruine, ne sont pas inquiétés et continuent leur carrière dans l'administration fiscale. À une échelle plus importante, Peter Hayes estime que malgré les transactions d'après-guerre, la Degussa est sortie gagnante de cette affaire, qu'elle a bénéficié des diverses « aryanisations ». Le crime paie. C'est aussi ce que montre Aalders avec le cas des Pays-Bas, où la spoliation des biens juifs fut à l'image des pertes humaines : considérable. Il fallut des années pour essayer d'y voir clair dans le maquis des spoliateurs, et l'on ne pouvait hériter dès lors qu'on ne disposait d'aucun certificat de décès pour les déportés. De là aussi, le chiffre élevé de comptes en déshérence. Si 80 % des oeuvres d'art/pièces de musée étaient récupérées dès 1947, il n'en fut pas de même pour les trois quarts des oeuvres demoindre catégorie qui manquent encore à l'appel aujourd'hui, 60 ans après la fin de ce tumulte.
Georges Bensoussan"
Notes de lecture:
e.a.:
Les Résistances sur le Plateau Vivarais-Lignon, 1938-1945. Temoins, témoignages et lieux de mémoire. Les oubliés de l'histoire parlent, Polignac, Ed. du Roure, 2005, [pp. 468 ss.
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