e-Dossier: L'«affaire Conradi»

Image provenant du Daily Herald du 17 novembre 1923. À la une: «Acquittement de Conradi», «Incroyable verdict du jury suisse», «Conséquence naturelle d'un procès partial». Source: E4320A#1000/849#68*

Aveu d’un meurtrier: «Il est probable que seuls nos descendants comprendront, et me seront reconnaissants, d'avoir, le premier, engagé le combat contre […] cette bande internationale de criminels», déclare Maurice Conradi dans le procès-verbal de la police lausannoise. Le 10 mai 1923, à l’hôtel Cécil, le Suisse de Russie tire devant témoins sur le diplomate soviétique Vatslav Vorovski. Après cet assassinat, Conradi se laisse arrêter sans opposer de résistance. C'est un homme de convictions: «Il n'y a pas d'innocent parmi ceux qui ont pris part directement à la ruine de la Russie, et indirectement, à celle de l'humanité toute entière» (dodis.ch/48619).

Suisse de Russie et antibolchévique acharné

Au milieu du XIXe siècle, la famille de Conradi, qui a quitté les Grisons pour venir s'implanter à St-Pétersbourg, capitale de la Russie tsariste, dirige une usine florissante de confiseries. Après la révolution d’Octobre 1917, la famille est expropriée, tandis que le père et l’oncle de Conradi sont tués par les Bolchéviques. Durant la guerre civile russe, Conradi sert comme officier dans l’«Armée blanche» contre les «Rouges». Après la défaite des forces contre-révolutionnaires, il s'enfuit, par la Turquie, vers son ancienne patrie où il entre en contact avec des émigrés russes. C'est très certainement au sein de ce cercle d’antibolchéviques acharnés que s'est cristallisé son projet d’assassinat.

Un crime d’ordre privé?

Le lendemain de l’assassinat, le Conseil fédéral se réunit à Berne. Dans son communiqué, ce dernier condamne avec «indignation» cet «acte contraire à la morale et aux lois». Le Gouvernement suisse ne prévoit toutefois pas d’autres mesures et estime que le crime n’est pas légalement un crime d’État, mais un «crime odieux commis par une personne privée sur une autre personne privée» (dodis.ch/44914). En effet, le diplomate soviétique Vorovski, présent à Lausanne comme observateur à la conférence sur l’Orient, n’avait pas, en raison de divergences internationales, été officiellement accrédité comme délégué (dodis.ch/44913).

Étape décisive pour la rupture des relations

L'attitude du Conseil fédéral vis-à-vis de l’assassinat est politiquement très sensible. Cinq années auparavant, en novembre 1918, la Suisse a expulsé une mission soviétique, en reprochant aux diplomatiques bolchéviques d’avoir effectué une «propagande révolutionnaire» et d’avoir participé au déclenchement de la Grève générale (dodis.ch/43740). Depuis cet événement, Berne et Moscou sont tendues. Dans ce contexte, l’«affaire Conradi» provoque la rupture, pour plusieurs décennies, des relations entre la Russie soviétique et la Suisse. Les contacts officiels entre les deux gouvernements ne reprendront qu’après la Seconde Guerre mondiale.

Responsabilité du Conseil fédéral?

Dans une note diplomatique, le Ministre des Affaires étrangères Gueorgui Tchitcherine critique avec véhémence la prise de position du Conseil fédéral sur l’assassinat. Le «refus illégitime» de reconnaître à Vorovski un statut diplomatique est un «acte inadmissible et hostile» qui a créé une «situation anormale et ambiguë» et un climat très hostile aux délégués soviétiques. Les autorités ont rendu ce crime possible en négligeant «de prendre les mesures de précaution les plus élémentaires» pour empêcher un tel acte. Il pèse par conséquent sur le Gouvernement suisse une «responsabilité grave et évidente» dans cet assassinat (dodis.ch/44916).

Assassinat versus violence révolutionnaire

Le Conseil fédéral répond avec fermeté aux «accusations téméraires et outrageantes» de Tchitcherine. Le Département politique (DPF, aujourd’hui DFAE), mené par l’anti-communiste convaincu Giuseppe Motta, rejette fermement l'ensemble des accusations et contre-attaque: il revient au Gouvernement soviétique de payer le prix des «actes inouïs de violence et de spoliations» qui ont été perpétrés à l’encontre de milliers de citoyens suisses durant la révolution. Cette logique prévaut également lors du procès, très émotionnel, de Conradi.

Acquittement du meurtrier

En novembre 1923, lors du procès devant la Cour d’assises de Lausanne, le régime soviétique semble davantage être jugé que l'assassinat lui-même. Le crime de Conradi est mis en perspective avec le destin tragique de sa famille, la souffrance des Suisses de Russie et les victimes des Bolchéviques (dodis.ch/48632 et dodis.ch/48633). Le meurtrier est finalement acquitté. L’indignation qui résulte de cette décision est forte et ne se limite pas à la Russie. De nouveau, le Conseil fédéral rejette toutes les accusations qui lui sont adressées et se retranche derrière le fédéralisme et la séparation des pouvoirs (dodis.ch/44953).

Prise de contact tardive et coûteuse

En réaction, la Russie soviétique interdit l'entrée et la sortie de son territoire aux ressortissants suisses et lance un boycott des produits helvétiques. Bien que la Russie soit rapidement intéressée par la «régularisation des relations» avec la Suisse, elle tient à ce qu’«une certaine compensation soit accordée dans l’affaire Vorovski» (dodis.ch/44999). Durant les années suivantes, l’affaire fait régulièrement l'objet d'une médiation internationale (dodis.ch/45015 et dodis.ch/45172). Bien qu'une solution temporaire soit trouvée en 1927 (dodis.ch/45319), ce n'est qu'en 1946 que Berne renoue – politiquement au prix fort – des relations officielles avec l’URSS (voir e-Dossier).